Blasphèmes, Péchés, Crimes et Délits par Mano Siri

Voici les définitions qui étaient à la base de notre atelier de dimanche dernier. Définir les mots permet de recadrer sans violence, de recadrer en fonction d’éléments objectifs. Vous trouverez ici le texte préparé par notre intervenante comme base de la discussion. Pour un petit résumé de nos discussions, voir https://poursurmelin.wordpress.com/2015/01/25/interconvictionnel-surmelin/.

Blasphèmes, Péchés, Crimes et Délits par Mano Siri

Quatre notions qui ont en commun de renvoyer à l’idée de « faute » mais que tout sépare ou rapproche selon le système de valeur auquel on se réfère.
Ainsi en est-il par exemple du blasphème.

Qu’est-ce qu’un blasphème ?
Voilà ce que l’on trouve dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert :
BLASPHEME, s. m. se dit en général de tout discours ou écrit injurieux à la Majesté divine : mais dans l’usage ordinaire, on entend plus spécialement par blasphèmes, les jurements ou impiétés contre le saint nom de Dieu, proférés de vive-voix.
Les Théologiens disent que le blasphème consiste à attribuer à Dieu quelque qualité qui ne lui convient pas, ou à lui ôter quelqu’attribut qui lui convient. Selon saint Augustin toute parole mauvaise, c’est-à-dire, injurieuse à Dieu, est un blasphème : Jam verò blasphemia non accipitur nisi mala verba de Deo dicere. De morib. Manich. lib. II. cap. xj. Ainsi ce serait un blasphème, que de dire que Dieu est injuste & cruel parce qu’il punit le péché originel dans les enfants qui meurent sans baptême. Le blasphème est une suite ordinaire de l’hérésie : puisque celui qui croit mal, parle indignement de Dieu & des mystères qu’il méprise. C’est ce qui s’appelle proprement blasphème.

On a donc là une piste qui met clairement le blasphème du côté du péché, et pas n’importe lequel, le péché qui touche à la question même de Dieu : le blasphème n’est donc pas un simple péché mais un péché contre Dieu ; de plus, et c’est peut-être là l’ambiguïté attachée à cette notion il est aussi une atteinte au dogme, à l’orthodoxie qui énonce ce qu’il faut croire et savoir concernant Dieu et, pour parler comme les chrétiens (puisque l’article ici cité de l’Encyclopédie avait été rédigé par un abbé) contre les mystères de la foi.
Bref le blasphémateur est :
– un pécheur
– un hérétique
– un incroyant

Il pèche contre l’esprit pourrait-on dire : la possibilité qu’existe un délit de blasphème implique donc par conséquent une remise en cause radicale des articles 10 et 11 de la DDHC qui stipulent que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que celles-ci ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi », et « la Libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas réprimés par la Loi ». La DDH (1948) précise dans son article 18 que « Toute personne a droit à la liberté de conscience et de religion : ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites ».

On comprend donc qu’instituer ou laisser entendre qu’il y aurait un « délit de blasphème » laisserait supposer que la loi qui régit la société, la loi politique donc, serait une loi venant de Dieu ou instituée par Dieu et non pas une loi conçue, écrite et promulguée par des hommes en fonction de normes de vie communes – n’intéressant pas le divin – qu’ils se seraient donnés pour pouvoir vivre en paix et en sécurité.
La question de savoir si le blasphème relève du crime, du délit, du non-lieu ou du droit est donc un indicateur du rapport institutionnalisé ou non qu’une société politique établit ou au contraire récuse avec le théologique.
Le propre des sociétés laïques et des Etats de droit est justement de neutraliser le théologique et de le sortir du politique : le blasphème ne saurait y être un délit, encore moins un crime ; il est donc a minima permis (puisqu’il n’est pas interdit) : il peut également constituer un droit au sens où il peut y avoir un droit au blasphème, c’est à dire un droit à l’impiété et à l’hérésie.

Pourquoi beaucoup de musulmans, j’entends par là surtout ceux qui pratiquent ou ont le désir de pratiquer un islam paisible, se sentent-ils néanmoins « agressés », « injuriés », « humiliés » par ce qu’on appelle communément les caricatures de Charlie Hebdo, qu’ils jugent blasphématoires ?
Car ce qui est intéressant ici c’est qu’ils se sentent atteints personnellement par ces caricatures qui mettent en scène le Prophète et le Coran en s’en moquant, mais ne les désigne pas et ne les attaque pas en tant que personnes.
Pourquoi, en d’autres termes, se sentent-ils aussi agressés que nous pourrions l’être quand nous avons affaire à une caricature antisémite c’est à dire à une représentation reprenant systématiquement et intentionnellement (ou non) des traits physiques ou moraux attribués par les antisémites aux Juifs ?
Parce que c’est un fait que les caricatures de Charlie Hebdo les choque et les blesse, pour la plupart.
Comment penser, recevoir et répondre à ce « fait têtu » de la réalité ?

Mano Siri

Notre rencontre de travail vers l’interconvictionnel de ce dimanche avec Mano Siri, un compte rendu subjectif

Nous avons été bouleversés par les événements de janvier. L’interconvictionnel et la pédagogie étaient déjà centraux dans notre pensée et dans nos projets, à moi en tant que rabbin, à la communauté dans son histoire, et à un grand nombre de ses membres à titre personnel. Nous sommes aujourd’hui engagés dans une volonté d’ouverture et de développement, de mise en commun de nos forces et de nos savoirs dans ces domaines.

Ce texte est une collection de pensées liées à notre discussion de ce dimanche. Pour accéder au texte préparé par Mano Siri, cliquez ici.

Ce dimanche 25 janvier, nous avons eu notre première session avec Mano Siri à Ganénou. Mano est la mère de trois filles dont la dernière a célébré sa Bat Mitsva cet automne, elle est la Présidente de la Commission Culture de la LICRA et elle est professeure de philosophie dans des classes très concernées par les problématiques actuelles.

Je voulais partager quelques éléments de ce que j’ai retenu et pensé au cours ce cette session, de façon assez subjective, dans le but peut-être de faire le lien avec la session suivante, de permettre à chacun de s’exprimer ou de partager. N’hésitez pas à laisser des commentaires.

Nous étions 20/25 dans la bibliothèque ce dimanche, dans une belle mobilisation suite à la réunion du dimanche précédant. Notre groupe comprenait des parents d’enfants du talmud torah, et aussi des membres de la communauté, d’âges divers, des jeunes.

Mano Siri avait amené quelques exemplaires de son livre, « 100 mots pour se comprendre contre le racisme et l’anti-sémitisme », livre qu’elle a codirigé avec Antoine Spire car le parti-pris de ce livre est d’avoir des auteurs différents.

L’idée est que le dialogue nécessite le fait de pouvoir entendre où se situent nos interlocuteurs. On entend mieux quand on est sûr de sa capacité à répondre dans la sérénité, et la définition des mots est la base de cette confiance et du recadrage du dialogue.

Le mot dont nous sommes partis est le mot ‘blasphème’. Nous en avons repris la définition selon l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, nous avons parlé de l’histoire chrétienne du blasphème. Nous avons ainsi évoqué les sources historique de la laïcité française. J’ai pensé que ces faits étaient intéressants car ils permettent de montrer que le catholicisme a été comme certains islams aujourd’hui en opposition avec la société laïque et a possédé une notion de blasphème en tant que péché. La conciliation a nécessité une adaptation qui est intéressante, qui permet de rapprocher les religions dans leur évolution vers la prise en compte des opinions autres.

Nous avons évoqué les déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, la déclaration universelle de droits de l’homme de 48, et la loi de 1972 qui pose l’interdiction de l’insulte antisémite, loi qui va au delà de la pénalisation de l’insulte ad hominem.

Nous avons évoqué également la spécificité française dans son rapport au religieux. C’est également une chose intéressante à expliciter car il est plus facile d’accepter une spécificité française quand elle est nommée, de dire, dans tel pays c’est comme ça, dans tel autre c’est ainsi, et en France la façon dont le droit gère le fait religieux a telles et telles caractéristiques. Cela permet de légitimer à la fois la pratique juridique et constitutionnelle française et les autres conceptions, qui sont aussi légitimes d’un point de vue moral (quand elles sont démocratiques) mais n’ont pas de valeur juridique ici.

Nous avons en particulier souligné la différence avec la constitution américaine qui a précédé la déclaration des droits de l’homme et du citoyen et qui appuie ses principes de liberté religieuse sur une base protestante, incluant une plus grande liberté d’expression parfois mais aussi une place au religieux dans l’état à travers par exemple le fait qu’on prête serment sur la Bible.

Nous avons rappelé ce fait important qu’en obéissant à la loi française, nous nous obéissons à nous-mêmes.
Pourquoi? « Parce que le fondement de l’Etat de droit dont relève la démocratie (mais aussi en passant une monarchie constitutionnelle comme le Royaume-Uni ou l’Espagne) c’est que tous les hommes sans distinction ne sont soumis qu’à la loi et à rien d’autre (pas à un autre homme en tous les cas) et qu’en tant que membre du souverain ils en détiennent une part inaliénable et qu’ils participent à l’élaboration de cette loi. Donc obéir à la loi de l’Etat comme on dit c’est, dans l’Etat de droit comme obéir à soi-même… » ainsi que notre oratrice le développe.

Nous avons évoqué sans avoir le temps d’en parler ce qui peut être la nature exacte et la cause du malaise de certains musulmans face aux caricatures, nous  nous sommes interrogés sur ce qui nous mettrait mal à l’aise.

Nous avons également dit quelques mots sur la façon dont la tradition juive conçoit la relation avec ‘dieu’ et le fait que notre façon de lire la torah écrite était subordonnée à ce qu’en dit la torah orale.

Le prochain rendez-vous commencera en principe à 11h, car une heure, cela semblait un peu court, et aurait lieu dimanche 8 février. Il faudra voir comment nous y procéderons car il y a déjà pas mal de cours et de conférences prévues ce jour là, les participants seront informés.

Bonnes réflexions à tous, et n’hésitez pas à laisser vos commentaires.

Texte d’étude de ce chabbat – Sortir d’Egypte, à toutes les générations

Rachi Bo

Ex 13 :2

Ouverture (pètèr) de toute matrice Celui qui ouvre la matrice en premier, comme dans : « c’est comme quand on donne libre cours (potèr) aux eaux » (Michlei 17, 14), ou dans : « ils donnent libre cours (yaftirou) à leur langue (Tehilim 22, 8).

A moi Je me les suis acquis, en frappant les premiers-nés en Egypte.

פֶּטֶר כָּל רֶחֶם. שֶׁפָּתַח אֶת הָרֶחֶם תְּחִלָּה כְּמוֹ פּוֹטֵר מַיִם רֵאשִׁית מָדוֹן. וְכֵן יַפְטִירוּ בְשָׂפָה יִפְתְּחוּ שְׂפָתַיִם:

לִי הוּא. לְעַצְמִי קְנִיתִים עַ »י שֶׁהִכֵּיתִי בְּכוֹרֵי מִצְרַיִם:

13 :3

Souviens-toi de ce jour-là Ceci nous apprend que l’on doit chaque jour rappeler la sortie d’Egypte (Mekhilta).

זָכוֹר אֶת הַיּוֹם הַזֶּה. לִמֵּד שֶׁמַּזְכִּירִין יְצִיאַת מִצְרַיִם בְּכָל יוֹם:
13 :8

C’est pour cela Afin que je puisse accomplir Ses mitswoth comme celles du sacrifice pascal, de la matsa et des herbes amères que voici.

Hachem a agi pour moi Allusion à la réponse à donner au fils méchant : « Hachem me l’a fait à moi, pas à toi ! Si tu avais été là-bas, tu n’aurais pas mérité d’être sauvé » (Mekhilta).

בַּעֲבוּר זֶה. בַּעֲבוּר שֶׁאֲקַיֵּם מִצְוֹתָיו כְּגוֹן פֶּסַח מַצָּה וּמָרוֹר הַלָּלוּ:

עָשָׂה ה’ לִי. רָמַז תְּשׁוּבָה לַבֵּן הָרָשָׁע לוֹמָר עָשָׂה ה’ לִי וְלֹא לְךָ שֶׁאִלּוּ הָיִיתָ שָׁם לֹא הָיִיתָ כְּדַאי לִגָּאֵל (מְכִילְתָּא):

13 :9

Ce sera pour toi comme un signe La sortie d’Egypte sera pour toi comme un signe sur ta main et comme mémorial entre tes yeux. Tu écriras ces chapitres et les attacheras à la tête et au bras.

Sur ta main La gauche. C’est pourquoi le mot yadekha (« ta main ») est écrit plus loin (verset 16) avec la lettre hé en finale, pour t’apprendre que c’est la main la plus faible (Mekhilta, Mena‘hoth 37a).

וְהָיָה לְךָ לְאוֹת. יְצִיאַת מִצְרַיִם תִּהְיֶה לְךָ לְאוֹת עַל יָדְךָ וּלְזִכָּרוֹן בֵּין עֵינֶיךָ רוֹצֶה לוֹמָר שֶׁתִּכְתּוֹב פָּרָשִׁיּוֹת הַלָּלוּ וְתִקְשְׁרֵם בָּרֹאשׁ וּבַזְּרוֹעַ:

עַל יָדְךָ. עַל יָד שְׂמֹאל לְפִיכָךְ יָדְכָה מָלֵא בְּפָרָשָׁה שְׁנִיָּה לִדְרוֹשׁ בָּהּ יָד שֶׁהִיא כָּהָה:

13 :14

Lorsque ton fils t’interrogera demain Il existe un « demain » qui est immédiat, et un « demain » qui est lointain, comme celui-ci et comme cet autre : « afin que vos fils ne disent pas “demain” à nos fils » (Yehochou‘a 22, 27), à propos des descendants de Gad et de Reouven (Mekhilta).

Qu’est-ce que cela C’est l’enfant simple qui est incapable de poser une question élaborée et qui reste dans le vague : « Qu’est-ce que cela ? ». Un autre enfant demandera ailleurs : « Que sont les témoignages, et les statuts et les ordonnances ? » (Devarim 6, 20). C’est la question de l’enfant intelligent. La Tora emploie le langage de chacune des quatre catégories d’enfants : le simple, le méchant, celui qui ne sait pas poser de questions et celui qui interroge intelligemment.

כִּי יִשְׁאָלְךָ בִנְךָ מָחָר. יֵשׁ מָחָר שֶׁהוּא עַכְשָׁיו וְיֵשׁ מָחָר שֶׁהוּא לְאַחַר זְמָן כְּגוֹן זֶה וּכְגוֹן מָחָר יֹאמְרוּ בְנֵיכֶם לְבָנֵינוּ דִּבְנֵי גָּד וּבְנֵי רְאוּבֵן:

מַה זֹּאת. זֶה תִּינוֹק טִפֵּשׁ שֶׁאֵינוֹ יוֹדֵעַ לְהַעֲמִיק שְׁאֵלָתוֹ וְסוֹתֵם וְשׁוֹאֵל מַה זֹּאת וּבְמָקוֹם אַחֵר הוּא אוֹמֵר מָה הָעֵדוֹת וְהַחֻקִּים וְהַמִּשְׁפָּטִים וְגוֹ’ הֲרֵי זֹאת שְׁאֵלַת בֵּן חָכָם. דִּבְּרָה תּוֹרָה כְּנֶגֶד אַרְבָּעָה בָּנִים. תָּם רָשָׁע וְשֶׁאֵינוֹ יוֹדֵעַ לִשְׁאוֹל. וְהַשּׁוֹאֵל דֶּרֶךְ חָכְמָה:

13 :16

Et pour fronteaux entre tes yeux Ce sont les tefilin. On les appelle totafoth (« fronteaux ») parce qu’elles comportent quatre cases. En effet, le mot tat veut dire : « deux » en langue katpi et le mot foth veut dire : « deux » en langue afriki (Sanhèdrin 4b). Le grammairien Mena‘hem classe ce mot dans la même catégorie que : « parle (wehatéf) au midi » (Ye‘hezqel 21, 2) et que : « ne parlez (tatifou) pas » (Mikha 2, 6). Il s’agit d’une incitation à parler, tout comme le « mémorial » (verset 9) est une incitation à se souvenir : En voyant les tefilin fixées entre les yeux, on « se souviendra » du miracle et on en « parlera ».

וּלְטוֹטָפֹת בֵּין עֵינֶיךָ. תְּפִלִּין וְעַל שֵׁם שֶׁהֵם אַרְבָּעָה בָּתִּים קְרוּיִן טוֹטָפוֹת טָט בְּכִתְפֵי שְׁתַּיִם פַּת בְּאַפְרִיקֵי שְׁתַּיִם וּמְנַחֵם חִבְּרוֹ עִם וְהָטֵף אֶל דָּרוֹם.

Rester vraiment vivants

Comme le dit Boris Cyrulnik, la cause du traumatisme des enfants, ce n’est pas les attentats. Les bombes provoquent des morts, mais c’est la désorganisation sociale et émotionnelle qui provoque des traumatismes. Il poursuit en soulignant que l’ « attachement secure » (le fait de se sentir en sécurité dans une relation humaine) et la possibilité de verbaliser sont les clefs de la résilience.

Certains d’entre nous, la police, l’armée, s’occupent du danger au niveau collectif. D’autres, les médecins, les infirmiers, prennent en charge les blessures du corps. Certains sont des spécialistes des soins de l’âme, ce sont des psychologues, des thérapeutes. L’amitié et la chaleur d’être ensemble, nous aident à surmonter certains traumatismes. Nos traditions spirituelles, religieuses ou laïques, nous aident à renouer avec le sens de nos vies.

Notre tradition, le judaïsme, nous contraint à prendre toute la mesure de notre devoir de « protéger nos âmes ». Nous devons nous défendre si nous sommes attaqués. Nous devons chercher la paix et la poursuivre sans cesse. Nous devons aussi être là pour nos sœurs et frères juifs et nos sœurs et frères humains.

Dans le cadre de notre synagogue, nous cherchons des moyens d’être présents à notre identité humaine et à la solidarité « inter-familles » qui s’impose en ces circonstances. Comme Dieu le dit à Avraham dans la paracha leH léHa : « Par toi seront bénies toutes les familles de la terre ». Si vous êtes intéressés par des actions interconvictionnelles, je vous invite à prendre contact avec moi.

D’une façon plus centrée, nous sommes également tenus par un certain nombre de commandements, qui nous enjoignent de prendre soin les uns des autres et de prendre soin de nous-mêmes dans le cadre spécifique de notre tradition.

Je voudrais en mentionner trois : La bénédiction de la générosité, la bénédiction des miracles et le commandement de profiter de chaque instant de la vie. En hébreu : Birkat hagomel, birkat hanissim et mitsvat véassou lahem. Ceux qui savent ce dont je parle, me pardonneront je l’espère la liberté de ma traduction, ils admettront peut-être que ces mots sont difficilement traduisibles.

Nous allons nous concentrer aujourd’hui sur birkat hagomel, la bénédiction de la générosité.

Cette bénédiction doit être prononcée en présence d’un minian, lorsqu’on a échappé à un danger grave. On a coutume de la dire après être monté à la Torah, à l’occasion de l’office du samedi matin. Le Talmud BeraHot 54b enseigne : « Quatre types de personnes doivent dire cette bénédiction : Ceux qui ont voyagé en mer, ceux qui ont traversé des déserts, ceux qui étaient malades et ont guéri, ceux qui ont été emprisonnés puis libérés. »

ארבעה צריכים להודות – יורדי ים, הולכי מדבריות, מי שהיה חולה ונתרפא, ומי שהיה חבוש בבית האסורים ויצא

Le choulHan arouH souligne que les quatre initiales Havouch (prisonnier) Yssourin (souffrance) Yam (mer) et Midbar (désert) forment le mot « Haym » qui signifie la vie.

Nous pouvons considérer que le fait d’être en vie est un miracle, nous le répétons tous les jours dans la amida, et nous ne savons pas à chaque instant à quoi nous devons notre salut. Nous devons d’être vivants aujoud’hui à des miracles de la médecine, des miracles de la nature, au mérite de notre organisation sociale, à la chaleur de nos amis, à la bienveillance de celui-ci ou de celle-là qui nous a tendu la main au bon moment. Combien de dangers connus et inconnus de nous avons-nous traversés pour être encore en vie, ici, ensemble, ainsi que nous le disons avant la lecture de la Torah : « ואתם הדבקים בה’ אלהיכם חיים כולכם היום »., et vous qui vous attachés à l’Eternel votre dieu, vous êtes tous en vie aujourd’hui, en vie, c’est-à-dire en pleine conscience de notre présence ici et maintenant.

Nous disons Birakat hagomel, la bénédiction de la générosité, lorsque nous avons échappé à un danger. Cela nous donne l’occasion de repenser au danger dans le cadre le plus sûr, le cadre de la synagogue qui est notre maison, le cadre de la synagogue qui est notre famille.

Nous disons :

בָּרוּךְ אַתָּה ה’ אֱלֹהֵינוּ מֶלֶךְ הָעוֹלָם הַגּוֹמֵל לְחַיָּבִים טוֹבוֹת, שֶׁגְּמָלַנִי כָּל טוּב

Tu es une bénédiction Eternel notre dieu , roi du monde, qui distribue généreusement ses bienfaits à ceux qui sont sans mérite, et qui m’a généreusement distribué tout ce qui est bon.

BarouH ata adonaï hagomel laHayavim tovot

En effet, vivre n’est pas tellement un droit, c’est surtout un privilège, rien ne nous est dû, mais au contraire nous avons le devoir d’employer nos vies de la meilleure façon.

L’assemblée nous répond :

אָמֵן, מִי שֶׁגְּמַלְּךָ‏ כָּל טוּב, הוּא יִגְמָלְךָ כָּל טוּב סֶּלָה

Je place ma confiance dans ce fait, Celui qui t’a généreusement distribué toutes ses bontés continuera à te donner généreusement tout ce qui est bon, un point c’est tout.

Amen, michégmaleH(Ha) kol touv hou YgmaleH(Ha) kol touv sela

 

Nous avons confiance dans le fait que nos vies ont un sens. Le fait d’être en vie nous oblige, en tant qu’humains, de même que le fait d’être sortis de l’esclavage nous oblige, en tant que juifs. Nous ne saurons pas comment il se fait que nous sommes en vie aujourd’hui, nous et pas d’autres, mais nous savons que c’est à nous de tirer le meilleur des opportunités qui se présentent à nous, et à la première de nos chances qui est celle d’être là, actifs, dans ce monde.

Un autre privilège, c’est celui d’appartenir à des familles génétiques et à des familles d’idées qui nous apportent le sentiment de chaleur humaine qui permet de surmonter les épreuves.

Il est de notre devoir de venir prononcer Birkat hagomel lorsqu’on a échappé à un danger, et aussi de notre devoir d’entourer les « rescapés de la vie » quand ils ont échappé à un danger. Les rescapés de la vie, c’est nous tous, tôt ou tard, lorsque l’occasion se présente.

Nous pourrons commencer par prononcer cette bénédiction tous ensemble ce chabbat.

Que nos synagogues soient pour nous des lieux d’attachement en toute confiance, que nos relations communautaires soient des occasions de verbalisation, pour que nous restions entiers, vraiment vivants, à travers les épreuves d’aujourd’hui, mais aussi à travers les complications personnelles.

Amen

Vive la France, vive la liberté d’identité, vive la liberté d’expression

Mes dernières paroles seront : « chéma israel adonai élohénou adonai éHad »

Si autre chose sortait de ma bouche, j’aimerais que vous entendiez quand même ces mots : « chéma israel adonai élohénou adonai éHad ».

Ils signifient que je peux mourir, mais que ma foi en l’humanité ne le peut pas.

Je tiens à le dire publiquement aujourd’hui, car aujourd’hui, nous voyons ce qui se passe autour de nous et nous savons que nous pouvons mourir de façon imprévue.

Nous savons aussi que cela ne se produira sans doute pas.

Mais nous savons aussi que même si cela ne se produit pas, notre conscience du danger a un impact sur nous.

Nous voulons que cet impact soit un impact positif, qui nous rende plus sage à chaque instant et plus aptes à profiter de la vie et à agir en conformité avec nos croyances.

Le juif bien aimé d’un roi, forcé de le condamner à mort, eut la « chance » de pouvoir choisir sa mort. Il a choisi : Il voulait mourir de vieillesse.

Georges Brassens dans sa chanson « mourir pour des idées » fait le même choix : il faut défendre ses idées en vivant, s’il faut mourir, ce sera « de mort lente ».

J’espère que nous mourrons tous de vieillesse dans très longtemps.

En attendant, nous sommes vivants, comme le dit la bénédiction qui introduit la lecture de la torah : vous qui vous liez profondément à vos valeurs, à l’amour du prochain et à la justice, « vous êtes tous vivants aujourd’hui », Haïm koulHem hayom.

Nous sommes vivants, et nous partageons ce moment du chabbat, cet îlot de paix que rien ne peut atteindre.

La paix et la joie, l’amour du prochain sont nos moteurs.

Le chabbat est le moment du retour à la paix, à la joie, et à l’amour du prochain.

Bien sûr, nous avons les yeux ouverts sur le monde, nous savons que tout ceci est une utopie.

Mais cette utopie parfois se réalise, en certains moments, et nous sommes là ce soir.

Ce qui arrive en ce moment n’est pas exceptionnel.

Au vu de l’histoire en général, ce n’est que trop connu.

Au regard de l’histoire juive, il n’y a aucune surprise.

De tous temps, la dignité humaine est bafouée, « toujours debout le héros attire la foudre », comme le disait Gilles Vigneault.

De tous temps et dans toutes les civilisations, il y a des héros de l’histoire, qui tiennent haut la bannière de la liberté identitaire.

Sur la bannière de l’identité humaine figurent tous les êtres humains.

Les croyants et les laïcs, les pratiquants et les athées, ceux qui ont une large vision du bien commun, et ceux dont la vision est plus étroite, les gens forts, les gens perdus, les gens tristes, les gens heureux, les gens fédérés et les gens solitaires.

Nous sommes tous sur la bannière de la dignité humaine. Nous devons tous la tenir haut.

La dignité humaine est le symbole de la royauté divine. Ou le contraire peut-être, la royauté divine est le symbole de la dignité humaine. Prenez-le comme vous voudrez.

Le sacré, c’est l’humain, c’est les individus, c’est nous et notre capacité de faire advenir un mieux.

Que sommes-nous ? Qu’est-ce que notre vie notre sagesse, notre force ? Devant l’histoire, devant notre responsabilité, les plus sages ne sont-ils pas comme le néant, les savants comme sans intelligence ?

Mais nous sommes tes enfants, les enfants de ton alliance, nous sommes alliés au « divin » quel qu’il soit, dans la défense de la dignité humaine. Voilà ce que nous disons tous les jours dans la prière du matin et aujourd’hui plus que jamais. Car nous sommes alliés à nos frères et à nos sœurs humains, dont le corps est sacré, dont le corps physique représente l’image de dieu, car nous considérons que la vie humaine dans sa vulnérabilité, dans sa matérialité, notre corps a été créé à l’image de dieu, porter atteinte au corps, c’est le blasphème ultime, un coup fatal à l’image du créateur.

Nous sommes les enfants de l’alliance. Nous sommes impuissants et vulnérables, mais ensemble, nous sommes puissants et invincibles.

L’histoire a prouvé qu’on pouvait tuer les juifs, tuer beaucoup de juifs, mais qu’on ne pouvait pas tuer nos idéaux.

Et cela est valable pour toute personne, pour tout héros de l’histoire, et pour toute héroïne, de l’histoire juive et de l’histoire universelle, pour tous les personnages qui nous inspirent et dont nous transmettons la mémoire aux générations futures.

C’est cela que nous raconte l’histoire de rabbi Akiva.

Alors qu’il était supplicié par les romains, sa peau arrachée à l’aide de peignes, il s’approchait de sa fin. Mais le soir tombait, il était temps de dire le chéma. Il prononça alors la première phrase du chéma : chéma israel adonai élohénou adonai éHad, écoute Israël l’eternel est notre dieu l’eternel est un.

L’histoire pourrait s’arrêter là. La morale serait : soyez héroïques comme Rabbi Akiva et respectez les commandements.

Mais l’histoire continue.

Car les élèves de rabbi Akiva s’insurgent. Ils l’interpellent. Comment ! Il faut aller jusque là ?! Il faut dire le chéma israel sous la torture !? Ce serait inhumain d’exiger une chose pareille !

Rabbi Akiva leur répond. Il ne dit pas que c’est obligatoire, il dit que telle est sa volonté. Pendant des années il a répété matin et soir, répété que sa dignité d’être humain était plus forte que toutes les atteintes, répété qu’il ne trahirait pas ses valeurs, même au péril de sa vie. Mais il ne savait pas si c’était vrai.

Comment savoir si nous serons à la hauteur à nos derniers moments ?

Alors pour rabbi Akiva, ces derniers moments sont venus, et il était capable de prononcer ces mots puissants, plus puissants que toutes les armées romaines.

C’est cela qu’il répond à ses élèves.

Une voix descend du ciel et annonce : rabbi Akiva a accédé à la vie éternelle.

Car aujourd’hui encore il est notre exemple et notre référence, au même titre que tous les héros de l’histoire.

Rabbi est tombé.

Mais quand un ami tombe, un ami sort de l’ombre à sa place.

Comme le dit le chant des partisans : rabbi si tu tombes un rabbi sort de l’ombre à ta place.

Seuls, nous sommes impuissants et vulnérables, mais ensembles, nous sommes puissants et invincibles.

Alors soyons ensemble, avec nos frères et sœurs proches et éloignés, avec nos alliés de ce temps et ceux des temps passés, et comme au Sinaï, convoquons avec nous les générations futures.

Que les générations futures, la pensée de notre responsabilité vis-à-vis de l’avenir nous protège des erreurs, du repli, de céder à la peur.

J’ai parfois peur et parfois je suis juste insensible à la peur comme anesthésiée.

Je sais que je vais mourir un jour, et j’espère que ce sera dans longtemps.

J’ai un très fort sentiment du privilège qui est le nôtre, d’être porteuse avec chacun de vous de valeurs qui nous sont chères.

Si je devais mourir misérablement, alors considérez plutôt que mes derniers mots seront chéma israel adonai élohénou adonai éHad, écoute israel la vérité sacré de la dignité humaine est unique dans le temps et l’espace.

Seuls, nous sommes faibles et vulnérables, mais ensemble, nous sommes puissants et invincibles. Soyons ensemble.

Allumons la poudre qui enflammera l’identité citoyenne, car les militants de l’identité humaine peuvent se multiplier bien plus vite que les exactions terroristes.

Voilà mon testament : « chéma israel adonai élohénou adonai éHad »

Il n’y a qu’un seul dieu, celui qui exige que chaque être humain puisse VIVRE pour ses idées, celui qui nous demande d’être bons avec nous-mêmes et avec notre prochain, c’est le même pour tous les défenseurs de la liberté.

Vive la France, vive la liberté d’identité, vive la liberté d’expression.

Rabbin Floriane Chinsky – MJLF Surmelin