Peut-on parler de l’autre?

Le rapport à l’autre est un défi permanent.

J’ai eu l’occasion de développer ces thèmes dans le cadre d’études de textes et de cours autour du Lashon hara, le « mauvais langage », à plusieurs reprises.

L’objectif de ce petit article est d’aborder les choses sur un plan beaucoup plus concret.

La tradition juive insiste sur l’importance de la parole, le pouvoir de la parole créatrice, le danger de la parole destructrice.

En principe, il n’y a pas de raisons de parler les uns des autres. Il y a au contraire de bonnes raisons pour ne pas le faire. Le לשון הרע, le mauvais langage, nuit à celui qui tient ces propos déplacés, à celui qui les écoute et à celui dont on parle. Cette pratique encourage l’habitude de se plaindre plutôt que de régler les problèmes, l’hypocrisie, la confusion, l’incompréhension et la méfiance.

Il comprend des exceptions, par exemple l’échange de données objectives, avant l’établissement de relations commerciales.
Il est pourtant tentant d’outrepasser ces lois. Dans une situation difficile, on cherche du soutien, on veut être compris, et on exprime ses difficultés relationnelles en parlant des autres. Ou bien on veut aider, on pense que quelqu’un a une difficulté et on essaie de la résoudre. Ou bien on craint l’influence néfaste d’une personne et entreprend de la contrer. Ou encore on veut rendre service et on passe le message d’une personne à l’autre. « Colporter » des histoires peut aussi bien partir d’une bonne intention.
Cependant en toute hypothèse, ce type de parole introduit de la confusion. La personne qui parle projette ses croyances et ses propres craintes sur une situation qu’elle ne maîtrise pas. Très souvent, même lorsqu’on est personnellement impliqué dans une relation, on n’en connait en réalité que son côté, sans savoir ce qui se joue auprès de l’autre. Deux personnes dansent peut-être le même tango, mais elles n’en ont pas sans doute pas la même expérience.
En tant que Rabbin, on vient souvent me parler de situations qui concernent des tiers. Cela peut être justifié dans une certaine mesure, que je souhaite expliciter dans cet article.
Voici le cadre dans lequel il est possible de se tourner vers moi et de parler de personnes absentes:
  • Une personne éprouve le besoin de parler de sa relation avec quelqu’un d’autre. C’est son côté de la relation qui est décrit ce qui légitime mon écoute. La nature de mon écoute est alors un soutien inconditionnel à celui qui parle dans les difficultés qu’il éprouve, mais totalement déconnecté d’une prise de position objective, je ne fais pas de lien avec la personne absente, car je sais que sa réalité peut être très différente.
  • Une personne éprouve une difficulté avec une autre personne et veut m’en parler pour trouver une solution. Nous pouvons examiner les options qui s’offrent à la personne concernée, rechercher des solutions de son point de vue, ou encore organiser une rencontre dans un cadre qui facilite la communication.
  • Une personne veut me parler des soucis d’une autre personnes concernant sa relation avec moi, cette autre personne n’osant pas elle-même venir présenter sa difficulté. Parfois, ce tiers est mandaté pour me parler, ou il se sent mandaté par la personne, mais ce n’est pas toujours le cas. Dans ce cas, il n’y a rien à faire, car la « transmission de message » rend la communication floue à plusieurs titres. Tout d’abord le message est déformé, comme l’est un texte qui aurait subi une traduction, la chance que je comprenne est réduite. Ensuite, la personne qui veut transmettre le message et le messager ont tous les deux leurs approches de la vie, leur répondre en une seule voix nécessiterait de parler deux langages en même temps, or, seul Dieu peut prononcer d’une voix unique « chamor » et « zaHor ». Enfin, je ne peux pas obtenir d’éclaircissements, ni voir ou est le réel besoin, ni trouver de solution créative pour résoudre le problème. Cela revient donc juste à me dire  » quelqu’un souffre et pense que vous, Rabbin, en êtes responsable sans pour autant donner les moyens de le soigner ». L’alternative est d’encourager la personne à prendre rendez-vous avec moi. Ainsi il sera possible de rechercher la nature exacte de la difficulté.
Le pire est bien sûr un  » Plusieurs personnes m’ont dit qu’elles pensent que vous êtes ceci ou cela, mais je ne peux pas vous dire qui, par soucis de discrétion ». Ce type d’approche est bien sûr le summum car il n’est pas possible de maîtriser comment d’autres nous perçoivent, la même action peut être perçue de façon très variable, et la seule façon de ne déplaire à personne en rien est de disparaître.
Le meilleur est quelque chose comme  » J’apprécie beaucoup ce que vous faites et pour continuer à me sentir totalement à l’aise j’ai besoin de clarifier un point que je ne comprends pas, c’est une difficulté pour moi et peut-être pour vous aussi, avez-vous un moment pour en parler maintenant, souhaites-tu que nous prenions rendez-vous?  » Ceci peut être suivi d’une discussion concernant ce que provoque telle ou telle réalité synagogale ou personnelle et les façons d’y remédier. Une telle discussion amène, lorsque chacun assume sa subjectivité, un rapprochement et une plus grande sécurité dans la relation.
Bien sûr, dans le cas contraire, d’une personne qui n’apprécierait pas son interlocuteur, qui penserait avoir tout compris, qui ne souhaite pas trouver de temps calme et approprié pour obtenir la pleine attention de son interlocuteur, ou qui considère que son point de vue est le seul valable, toute discussion s’inscrirait dans un rapport de force instrumentalisant totalement la relation.
En trouvant le courage de s’exprimer en paix et dans la confiance, on renforce sa confiance en soi et en autrui et on expérimente la possibilité de solutions appropriées qui respectent tous les interlocuteurs.
Qu’il en soit ainsi, Amen!