Paracha Bo: Sommes-nous des menteurs ? Sortie d’Egypte, critique biblique mensonge, et liberté

Retour de la Paracha en vidéo sur la chaine youtube de JEM (abonnez-vous pour retrouver nos commentaires filmés). Voici la vidéo, ainsi que son contenu en version texte. Chabbat Chalom!

La vérité a beaucoup de crédit. Quelqu’un de bien ne dit pas de mensonges. Vraiment ? Cette position reflète-t-elle l’éthique juive ?

Si un mensonge est « l’énoncé délibéré d’un fait contraire à la vérité », notre paracha nous recommande précisément de mentir :

Exode 13 :7
On se nourrira de pains azymes durant ces sept jours; et l’on ne doit voir chez toi ni pain levé, ni levain, dans toutes tes possessions. 8 Tu donneras alors cette explication à ton fils: ‘C’est dans cette vue que l’Éternel a agi en ma faveur, quand je sortis de l’Égypte.’ 9 Et tu porteras comme symbole sur ton bras et comme mémorial entre tes yeux afin que la doctrine du Seigneur reste dans ta bouche, que d’un bras puissant, l’Éternel t’a fait sortir de l’Égypte.

ז מַצּוֹת, יֵאָכֵל, אֵת, שִׁבְעַת הַיָּמִים; וְלֹא-יֵרָאֶה לְךָ חָמֵץ, וְלֹא-יֵרָאֶה לְךָ שְׂאֹר–בְּכָל-גְּבֻלֶךָ. ח וְהִגַּדְתָּ לְבִנְךָ, בַּיּוֹם הַהוּא לֵאמֹר: בַּעֲבוּר זֶה, עָשָׂה יְהוָה לִי, בְּצֵאתִי, מִמִּצְרָיִם. ט וְהָיָה לְךָ לְאוֹת עַל-יָדְךָ, וּלְזִכָּרוֹן בֵּין עֵינֶיךָ, לְמַעַן תִּהְיֶה תּוֹרַת יְהוָה, בְּפִיךָ: כִּי בְּיָד חֲזָקָה, הוֹצִאֲךָ יְהוָה מִמִּצְרָיִם.

Êtes-vous réellement sortis d’Egypte ? Ce n’est en tout cas pas mon cas, je n’ai jamais été esclave en Egypte, je n’ai pas connu Pharaon, je n’ai aucunement contribué à la construction des pyramides.

Il m’est ordonné par la torah de « dire à mes enfants en ce jour : c’est pour cela que l’Eternel a agi ainsi pour moi lorsque je suis sortie d’Egypte ».

La loi juive également (le 21e du livre de l’Exode selon le sefer haHinouH rédigé au 13e siècle) : « raconter la sortie d’Égypte le 15 Nissan ». (pour un guide raccourci et des sources sur pessah, voir ce lien : https://rabbinchinsky.fr/pessah/)

Il m’est donc enjoint d’énoncer délibérément un fait contraire à la vérité ! Comment est-ce possible ?

Cela semble paradoxal, car nous savons toute l’importance que notre tradition attache à la parole, l’interdit du « mauvais langage » (lachon hara, לשון הרע) est fondamental, deux des dix paroles sont des lois concernant la parole, l’interdiction de prononcer le nom de « dieu » en vain et l’interdiction de porter un faux témoignage contre son prochain, il est interdit de tromper quelqu’un, et enfin, nous avons l’obligation d’utiliser un « bon langage », celui des bénédictions. A travers les « barouH ata adonaï » (  XXXX ברוך אתה      ) que nous prononçons, nous disons ce qui est de façon positive, nous nous réjouissons de ce que nous vivons, de ce que nous mangeons, des moments que nous partageons, nous nous réjouissons des missions que nous accomplissons, d’allumer les bougies du chabbat, de mettre les téfilines.

Ceci n’est pas la vérité, et ce n’est pas non plus un mensonge au sens juif, car l’intention n’est pas d’induire notre partenaire en erreur : tout le monde sait que je n’ai pas été esclave en Égypte, et tout le monde sait que j’ai une obligation de prononcer ces mots, personne ne croit que je dis LA vérité ou que j’essaie de tromper quiconque.

La parole ici obéit à une autre éthique. Pas à une vision descriptive, mais à une vision constructive. En parlant, je crée. Parler de façon éthique, ce n’est pas prétendre décrire la vérité, c’est être conscients de ce que notre parole créée. Si mes propos soutiennent la liberté, s’ils parlent de la sortie d’Egypte, de notre puissance créatrice, de notre liberté de décision, de notre pouvoir d’échapper à ce qui semble une fatalité, alors ma parole est éthique, selon les critères juifs. Si mes propos au contraire rabaissent mes interlocuteurs, leur dignité et leur liberté, ils ne sont pas éthiques.

Nos actes sont également des déclarations : nous mangeons de la Matsa, nous mettons les téfilines, pour soutenir notre vision de la liberté, pour susciter des questions, pour sortir de nos habitudes. Le philosophe John Austin dirait que nous devons être conscients de la dimension « perlocutoire » de nos paroles, et de nos actes.

D’où viennent nos propos ? D’où vient le contenu de nos propos (l’information est-elle vérifiée) ? D’où vient la tonalité de nos propos (je dis cela parce que je me sens enthousiaste, déprimée, en colère, engagée ?) quelle est l’intention de nos propos (je dis cela parce que je veux que tu te sentes bien, parce que je veux te communiquer une information, parce que j’espère que tu m’aideras ?).

Les « putes à clic » sont ces liens sur internet qui nous donnent tellement envie de cliquer. Leur contenu est généralement soit inexistant soit nocif pour les stars dont il est question, leur intention est de générer des revenus à la personne qui les a installées à travers les recettes publicitaires de leur site, leur effet est de faire circuler des idées nocives. Il semble évident que cliquer sur ces liens est interdit par la Torah, même lorsque leur contenu n’a rien de techniquement faux.

En revanche, nous avons en total droit à la poésie performative, nous pouvons raconter longuement une sortie d’Égypte qui n’a peut-être pas eu lieu, et nous pouvons la mettre en scène.

Ces paroles, destinées à encourager la liberté de prendre des décisions, la liberté d’agir sur le monde et la liberté de questionner, sont même une obligation dans notre tradition.

Comme le dit le Talmud  méguila 16a : celui qui cite ses sources amène la rédemption sur le monde. Dire « la sortie d’Egypte a eu lieu (ou pas) » est insuffisant et vain. Ce qui est intéressant en revanche, c’est de parler de : la sortie d’Égypte « telle que racontée dans la torah » », « l’absence de réalité historique de la sortie d’Egypte selon l’archéologie », ou « l’importance de l’acte de raconter et de mettre en scène pour faire réfléchir, dans la tradition juive. » En citant nos sources, nous clarifions l’origine de nos propos, ce qu’ils signifient pour nous, et nos intentions.

En tant que juifs modernes, que juifs libéraux, massorti ou modern orthodoxes, la vérité historique ne nous fait pas peur. Nous pouvons étudier les aspects historiques de la sortie d’Egypte, et constater, éventuellement, qu’elle n’a pas pu avoir lieu. Cela ne nous émeut pas. Car nous sommes bien certains, au contraire, que le récit de la sortie d’Egypte, lui, a des sources très anciennes, et que la hagada de PessaH, elle-même, d’origine dans plus de 2500 ans. La vérité historique, au contraire, nous donne des éléments de contexte du récits, éléments de contexte sans cesse recherchés depuis toujours par nos sages, depuis les tanaim jusqu’aux sages modernes en passant par rav Saadia Gaon et Rachi. Si la sortie d’Egypte n’a pas existé, son récit est encore plus puissant, notre fidélité à ce récit est encore plus impressionnante, l’importance que nous accordons à la liberté est souligné de façon saisissante.

La sortie d’Egypte n’a peut-être pas eu lieu, mais le récit de la sortie d’Egypte est une vérité incontestable.

Un juif, c’est quelqu’un qui répond à une question par une autre question, qui continue à interroger le sens de nos paroles et leur vérité relative. A vous de poursuivre cette mise en abîme trimillénaire !

Chabbat chalom

https://www.massorti.com/La-critique-biblique-et-la-foi

https://www.cairn.info/revue-diogene-2008-4-page-35.htm#

https://rabbinchinsky.fr/2019/04/12/pessah-seder-communautaire/

2 commentaires sur “Paracha Bo: Sommes-nous des menteurs ? Sortie d’Egypte, critique biblique mensonge, et liberté

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