Prenons-soin du monde… par gourmandise (discours Roch hachana 5782)

Aujourd’hui est le jour du jugement, nous jugeons nos vies. Non pas avec dureté, pour condamner, mais avec intelligence, pour comprendre et pour orienter.

Que sont nos vies ? Qu’est-ce qui fait que nous sommes nous-mêmes ?  

Notre désir, nos sentiments, nos valeurs, nos opinions, nos actions, notre environnement. Et surtout et avant tout, le fait que nous sommes libres d’analyser toutes ces choses : nous pouvons prendre conscience de nos désirs, de nos sentiments, de nos valeurs, de nos opinions, de nos actions et de notre environnement. C’est ce que nous faisons particulièrement à Tichri, nous commençons en cette soirée de Roch hachana.

Avons-nous vraiment du pouvoir sur ces éléments ? Peut-être que nous avons toujours les mêmes désirs, sentiments et pensées, nous agissons de façon toujours semblable ? Peut-être. Mais nous pouvons aussi changer.

Notre tradition considère que nous avons ce pouvoir, que la Téchouva, la téfila et la tsédaka permettent de repousser la fatalité de l’éternelle répétition de nos vies. (chanter)

Les textes traditionnels et les fêtes sont un point d’appui qui nous permet de prendre du recul et de faire téchouva, le retour sur soi. Les textes nous ouvrent à la pensée critique, les fêtes nous donnent le temps de nous y consacrer, à cette téchouva.

Les textes des offices, les chants et leur ferveur sont un point d’appui pour travailler nos sentiments et nos désirs dans la téfila, l’introspection et l’émotion dans la prière.

Les commandements de solidarité sont un point d’appui pour faire évoluer notre rapport aux autres et changer le monde grâce à la tsédaka, au partage solidaire des ressources.

Notre pensée, nos sentiments et nos comportements nous permettent de vivre pleinement.

Ils ont été mis à rude épreuve au cours de l’année écoulée, santé, santé mentale, espoir pour le monde ont été éprouvés par la maladie, par nos craintes, par les confinements, et par une actualité mondiale pleine de catastrophes climatiques et humaines, guerrières et économiques.

J’étais en train de penser à tout cela dimanche, sur le chemin de Beaugrenelle, pour inaugurer la journée de formation de nos enseignants (inscrivez vos enfants au talmud torah !).

J’ai constaté que mes pensées étaient sans cesse parasitées par un mécanisme de mes yeux et de mon cerveau : je lisais toutes les publicités. J’ai arrêté, puis ré-arrêté, puis ré-ré-ré arrêté, mes yeux revenaient sans cesse à leur travail de lecture.

Le neuromarketing était à l’attaque. Attrapant mes yeux, pour influencer ma pensée, mes sentiments, et mon rapport aux autres.

Je ne me suis PAS dit que j’étais faible et que je devrais aller voir un psy pour qu’elle m’aide à régler ce problème.

J’ai plutôt fait une petite recherche.

La publicité est un problème sérieux

D’après Michael Lowry « On estime aujourd’hui qu’une personne est exposée à environ 3000 messages de pub par jour voire 7000 selon certaines estimations » Voir également https://www.francetvinfo.fr/politique/la-france-insoumise/les-francais-sont-ils-vraiment-exposes-a-5000-marques-par-jour-comme-l-affirme-francois-ruffin_3692799.html .

La publicité mène sa campagne contre mon monde intérieur.

Michael Lowry dit également « Il faut donc plutôt voir la publicité comme une maladie invasive, un virus pathogène se propageant à l’échelle du globe… et dans nos cerveaux. On sait depuis longtemps que la pub joue principalement sur le rapprochement entre désir sexuel et pulsion d’achat, que la publicité est intrusive et qu’elle a vocation à modifier nos comportements par le truchement de techniques de manipulation de nos émotions. » https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique1-2010-1-page-11.htm?contenu=resume

La publicité s’attaque à notre désir et à nos émotions, pour manipuler nos croyances et nos valeurs, et contrôler nos comportements, elle est omniprésente dans notre environnement. Ce qui veut dire qu’elle chasse sur le terrain du cœur de notre humanité. Elle n’est pas vraiment compatible avec la téchouva, la téfila et la tsédaka.

Alice Miller nous instruit : « Ceux qui, depuis le début de leur vie, n’ont jamais eu le droit de ressentir leurs besoins vitaux authentiques doivent compenser cela en recherchant des substituts pour se satisfaire, sans pouvoir se rendre compte qu’ils entrent ainsi dans un cercle vicieux d’autodestruction. »  https://www.alice-miller.com/conclusion/

La publicité interfère avec notre perception de nos besoins pour nous vendre des substituts.

La question centrale est de rechercher nos besoins vitaux authentiques : respiration, température, boisson, nourriture, vêtements, mouvement, connexion aux autres, respect d’autrui, créativité… L’air, l’eau, la nourriture, la vie sont sacrés. Si vous cherchez une liste courte de nos besoins voyez les 14 besoins répertoriés par Virginia Henderson, si vous souhaitez une liste longue je vous conseille celle dressée par la Communication NonViolente de Marshall Rosenberg (https://construistavie.fr/communication-non-violente-etapes/ )

Ces besoins nous appartiennent, nous avons le droit et le devoir d’en prendre soin, en conscience, et donc de ne pas les déléguer. Si nous les déléguons à quelqu’un, cette personne a une emprise sur nous. Si nous les déléguons aux publicitaires, ils les utilisent pour nous manipuler. Au lieu d’être à l’image du dieu créateur, nous serions alors soumis à des visions idolâtres, nous retournerions en esclavage.

Notre tradition nous enseigne cela en nous répétant : prenez-soin de vos vies !

Le deutéronome nous dit :

Vous prendrez grand soin de vos âmes car vous n’avez pas vu d’image lorsque l’Eternel vous a parlé au Horev

 וְנִשְׁמַרְתֶּם מְאֹד לְנַפְשֹׁתֵיכֶם כִּי לֹא רְאִיתֶם כָּל תְּמוּנָה בְּיוֹם דִּבֶּר ה’ אֲלֵיכֶם בְּחֹרֵב מִתּוֹךְ הָאֵש » (ד’, ט »ו

Sois vigilante avec toi-même et prend bien soin de ta vie/ de ton âme.

הִשָמֵר לְךָ וּשְמוֹר נַפְשְךָ מְאוֹד » (ד’, ט’)

Chaque personne sera redevable à l’avenir de toute chose que son œil a vu et qu’elle n’a pas mangé. yérouchalmi kidouchin 48b chap 4 halaha 12

עתיד אדם ליתן דין וחשבון על כל שראת עינו ולא אכל    

Nous devons prendre soin de nos besoins authentique, de façon authentique, en pleine conscience de ces besoins. Nos besoins sont communs, ils nous rapprochent, si nous l’oublions, cela revient à commettre un vol vis-à-vis de toute l’humanité, et de la création elle-même. Comment développer notre conscience ? En prononçant les bénédictions.

Rabbi Hanina bar papa a dit toute personne qui jouit de ce monde sans bénédiction a commis un vol vis-à-vis de dieu et de l’assemblée d’israel. Babli BraHot 35b

א »ר חנינא בר פפא כל הנהנה מן העוה »ז בלא ברכה כאילו גוזל להקב »ה וכנסת ישראל

Avec une bénédiction, « barouH ata adonaï… », nous rattachons nos besoins authentiques à notre humanité. J’ai soif parce que je suis en vie, j’ai besoin d’amour parce que je suis un être humain, j’ai besoin de respect parce que je suis crée à l’image du créateur. Moi comme toutes et tous, moi, comme mes enfants demain. Dans la perspective du changement climatique, nous savons aujourd’hui que cette conscience est nécessaire. Sans cette conscience, nous volons le Créateur au sens propre, puisque nous faisons disparaitre les espèces végétales et animales, et bientôt peut-être notre propre espèce.

Greenpeace résume : « Si nous voulons avoir au moins 50 % de chances de limiter le réchauffement à 1,5°C, il ne nous reste plus que 440 Gt de CO2 à émettre à compter de… 2020. Or, sur la seule année 2019, les émissions mondiales dépassaient 40 Gt de CO2. En restant sur cette trajectoire, le budget carbone pour limiter la hausse des températures à 1,5°C sera épuisé dès le début des années 2030 https://www.greenpeace.fr/climat-5-points-cles-du-rapport-du-giec/

Cet été, le conseil d’état a condamné l’Etat à une astreinte de 10 millions d’euros tous les 6 mois jusqu’à ce qu’il fasse respecter les normes européennes de pollution de l’air.

Voilà le programme que nous fixe notre tradition, survivre, aider la création à survivre, vivre, vivre bien, vivre dans l’harmonie avec nos pensées, nos sentiments et nos actions dans le monde.

Ce n’est peut-être pas facile, mais c’est peut être aussi plus simple qu’on imagine.

Les revenus de la publicité en France seraient de 6 milliards d’euros. Cela fait lourd dans la balance, s’opposer au neuromarketing n’est pas facile.

L’histoire du judaïsme est d’environ 3000 ans. Cela fait également lourd dans la balance, et nous avons certainement besoin de tout cet appui pour faire face et prendre librement la responsabilité de nos besoins.

Parmi nos besoins, je rappelle qu’il y a le besoin de sécurité – et comment nous sentir en sécurité quand 3 millions de nos semblables meurent de faim chaque année ? Nous avons également un besoin de cohérence – et où est la cohérence lorsque la faim persiste alors que le cout de son éradication est trois fois moindre que le cout de sa persistance ? Nous avons besoin de sens – et où est le sens lorsque la publicité lorsque les dépenses publicitaires en France sont de l’ordre de 30 milliards chaque année, et que leur résultat est un assaut sur notre « temps de cerveau disponible » et sur les ressources naturelles (une lettre sur cinq dans le monde est de la pub !).

En ce jour de Roch hachana, nous inaugurons dix jours de réflexion intense sur ce que sont nos besoins réels, sur la façon dont nous voulons les satisfaire, sur l’impact de nos choix sur l’ensemble du monde. https://nosgestesclimat.fr/simulateur

Chaque année, à Roch Hachana, nous envisageons symboliquement que si nous ne sommes pas à la hauteur, la fin du monde se profile. Depuis quelques années, cette image devient une réalité.

Si vous m’élisez, mon programme est simple : remplacer la consommation d’objets par la consommation de notre créativité, la mise en œuvre de notre humanité, créons et profitons de pensée et de téchouva, d’émotions et de téfila, d’entraide et de tsédaka.

Nourrissons nos besoins authentiques.

Ce n’est pas si simple, cela demande certainement un recablage sérieux de nos circuits neuronaux et de nos circuits économiques. La publicité pourrait justement être mise au service de ce changement.

Alors, sur le chemin de Beaugrenelle, je pourrais alors voir sur les affiches du métro et dans les rues, des œuvres d’art, des citations d’autrices, des associations qui me proposeront d’aider ou de recevoir de l’aide.

En attendant, je continuerai cette année ce que j’ai initié l’année dernière, je recoudrai mes vêtements, je m’absenterai davantage de mon magasin de surgelés, et, dans mes promenades, je porterai mes yeux vers les feuillages verts des arbres, en saluant mes amis végétaux.

Et après tout, roch hachana ou pas, le meilleur du meilleur de la vie n’est-il pas de prendre soin de nos besoins vitaux, de choisir notre propre voie, de vivre nos sentiments, et de nous entraider ? Je veux le faire par altruisme, et je veux le faire par gourmandise.

Accueillons l’année 5782 en beauté, elle, ses 354 jours, 8496 heures, 509 760 minutes, 30 585 600 secondes

Je déclare officiellement l’année 5782 ouverte !

Chana Tova oumétouka !

3 commentaires sur “Prenons-soin du monde… par gourmandise (discours Roch hachana 5782)

  1. Dire j »aime serait en-dessous de la vérité, c’est bien plus que cela et je ne trouve pas le terme qui conviendrait pour exprimer ce que je ressens. Il me semble que j’entre dans ce que j’ai cherché toute ma vie, comme si mon être profond, lové au fond de moi était entrain de venir à la lumière. Merci

  2. Bonjour et merci pour votre blog !

    Suite à une vidéo de Valérie Masson-Delmotte (https://www.youtube.com/watch?v=9X4bV9fYkfs) et à la suite de recherche sur sa biographie je tombre sur la remarque suivante:

    ————————————————————————

    Sources

    https://www.nouvelobs.com/planete/20210810.OBS47372/rapport-du-giec-10-choses-a-savoir-sur-la-paleoclimatologue-valerie-masson-delmotte.html
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Val%C3%A9rie_Masson-Delmotte#cite_note-24
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Val%C3%A9rie_Masson-Delmotte#Prises_de_position


    ShanahTova oumetouka !

  3. La remarque (j’espère qu’elle apparaitra)

    A la question de la première mesure à prendre pour la transition, elle suggère que la publicité est source de confusion pour les français et les empêche d’évoluer vers la sobriété.

    Quand, en octobre 2019, les tirés au sort de la Convention citoyenne pour le climat lui ont demandé la première mesure à prendre pour mettre la France sur les rails de la transition, elle a étonné tout le monde en évoquant « la question de la publicité », source de « confusion » pour les Français censés se convertir à la sobriété. Elle évoque même l’idée de « ridiculiser » les pubs pour les grosses cylindrées.

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