On ne nait pas humain, on le devient : le temps du changement (dracha Kipour 5782)

On ne nait pas humain, on le devient : le temps du changement

Rabbin Floriane Chinsky http://www.rabbinchinsky.fr

C’est la fin du monde. Les astronomes sont unanimes, dans une semaine, une météorite va s’écraser sur la terre, les banquises vont fondre, le niveau de l’eau va monter, les océans vont envahir toute la terre ferme, seuls les animaux aquatiques pourront survivre. Comment annoncer cela sans déclencher une panique générale ? Tous les médias du monde s’unissent, pour qu’un imam, un pape et un rabbin puissent s’adresser à l’humanité.

Le pape commence : Ne vous inquiétez pas, la rédemption est proche, bientôt, nous rejoindrons le père dans les cieux, nous avons une semuaine pour nous confesser, communier, et nous garantir le paradis. L’Eglise mettra tout en œuvre pour que tout le monde y ait accès, vous pouvez dés maintenant vous inscrire sur l’application « vitemaconfession ». Rendez-vous dans huit jours, aux côtés de Saint Pierre.

L’imam poursuit : Chers coreligionnaires, les cinq piliers nous soutiendrons, déclarons l’unicité de dieu, faisons nos prières, donnons l’aumône, un pèlerinage virtuel à la Mecque est disponible gratuitement sur  pelerinage3D.org, jeûnons pendant les huit prochains jours, et nous nous retrouverons dans les jardins luxuriants du Janna.

Le rabbin conclut : cher.e.s ami.e.s, oui, une météorite va percuter la terre, mais tout n’est pas perdu, nous avons survécu au déluge, nous avons survécu à l’esclavage en Égypte, nous avons survécu à quarante ans dans le désert, à la destruction de deux Temples, aux exils et aux pogroms, nous avons survécu à la choa, nous pouvons survivre, il faut nous mobiliser. Que tous les scientifiques s’associent, que toutes les ingénieures se fédèrent, que les médecins et les chirurgiennes se préparent. Les autres, préparez leurs du café, des boulou et de la soupe de kneidleH, on s’y met, on a huit jours pour inventer la greffe de branchies.

(Il y a quelques stéréotypes dans cette blague, j’espère que les personnes concernées pourront m’excuser. Ce serait utile pour moi en ce jour de kipour, alors qu’un Temple protestant nous accueille) (Vous aviez peut-être déjà entendu cette blague, et cela ne me déstabilisera pas car vous le savez, « qu’est-ce qu’un juif ? Une personne qui t’interrompt au début de ta blague pour raconter sa version qui est meilleure ».)

Cette blague a une pertinence particulière aujourd’hui, même si je tiens à vous rassurer : d’après le dernier rapport du GIEC nous avons un peu plus que huit jours pour changer (qui sera débattu à l’Assemblée Nationale le 22 septembre). Nous avons plus que huit jours, et nous avons déjà commencé au cours des deux années écoulées.

L’humanité, et en son sein le judaïsme, rencontre parfois des crises, qui nécessitent des évolutions fortes, courageuses et drastiques. La spécificité de la pandémie est qu’elle nous a touché.e.s brutalement, nous, toutes et tous, directement. D’autres crises se profilent, qui ne nous atteignent pas encore aussi violemment, les atteintes du droit à l’avortement dans de nombreux pays (et C8 diffuse ce soir même un film américain anti-avortement), la crise climatique (ce soir exactement Greenpeace fête ses 50 ans), la menace des Talibans sur la démocratie, et d’autres. Au cours des deux dernières années, nous avons été aux prises avec des réalités inconcevables, et nous nous sommes adaptés à une vitesse époustouflante. La pandémie et les mesures prises pour la juguler nous ont transformés. Des règles de vie impensables, sont devenues admissibles, nécessaires et souhaitables, nous avons fait des sacrifices inimaginables auparavant, notre perception des sacrifices que nous sommes prêt.e.s à faire ont changé. Après ces périodes d’isolement, nous vivons ce soir un retour si vibrant et si attendu, ce retour également nous transforme.

Nous avons survécu à tout cela, même si de nombreuses blessures demeurent. Qu’apprenons-nous de cette expérience ? Sur notre capacité à changer, sur ce qui nous fait souffrir dans le changement, sur ce qui nous aide, sur notre capacité de réaction et de solidarité dans les crises ? Que savons-nous des blessures qui restent et de la façon dont nous pouvons les soigner ? Pouvons-nous appliquer notre capacité de mobilisation aux autres crises, avant qu’elles ne nous frappent, ou par solidarité, sans qu’elles ne nous frappent personnellement ? Pouvons-nous recycler l’urgence de dernière minute que nous avons vécue pour en faire une urgence préventive ?

Yom kipour est un jour d’anticipation, nous nous mettons face à la perspective du pire pour trouver l’énergie des changements nécessaires. Nous examinons nos actes passés pour les modifier et nous préparer au futur. Si nous mourions demain, quels seraient nos regrets ? Projetons-nous dans l’avenir et les difficultés qui nous attendent, qu’est ce qui nous manquera ? Qu’est ce qui nous aidera ? Revenons au temps présent : que pouvons-nous faire aujourd’hui pour minimiser les difficultés futures et augmenter les ressources. Saisissons-nous de tous les outils, et de ceux de notre tradition, pour créer maintenant ce dont nous aurons besoin demain. Reprenons ces questions jusqu’à demain soir, jusqu’à soukot, jusqu’à simHat torah et tout au long de l’année, pour porter les changements nécessaires.

En tant que communauté juive JEM, nous avons réinventé une convivialité en ligne avec nos cours, certains rendez-vous quotidiens, la diffusion des offices. Que devons-nous garder des créations de cette crise, que pouvons-nous créer de plus, et en quoi voulons-nous revenir aux pratiques du passé ? Et que pouvons-nous anticiper maintenant, pour protéger le futur ?

L’une des choses fortes que nous réalisons, c’est notre rassemblement de ce soir, pour qu’ensemble nous conjuguions nos forces pour réparer le passé autant que possible, vivre intensément le présent et préparer l’avenir. Quelle joie ce soir de voir rassemblés l’AJTM, Surmelin, et de nombreux nouveaux visages pour faire exactement cela, réparer le passé, vivre le présent, et préparer l’avenir. Pour ensemble associer Téchouva, téfila et tsédaka, téchouva – nous renforcer pour repousser l’irréparable, téfila – épancher nos cœurs et harmoniser nos espoirs pour favoriser la résilience après l’irréparable, tsédaka – l’entraide pour nous soutenir et que l’irréparable ne nous mette pas à terre.

Notre tradition nous dit : Vous pouvez changer. Nos communautés MJLF et AJTM ont changé, elles ont su se séparer, se réparer, et se retrouver, nous nous retrouvons ce soir, grâce à la force de tous les créateurs de communauté, les re-créateurs, et grâce à vous présent.e.s ce soir.

Notre tradition nous encourage : oui, le changement est possible, rien n’est irréparable. La plus forte image de cette force de vie qui nous anime est exprimée dans le livre d’Ezekiel. La vision d’Ezekiel nous parle de ce qui ne disparait jamais (les os), de ce qui fait vivre la vie en nous (le souffle) de ce qui nourrit notre force (une parole d’espoir), de ce qui nous relie (les tendons), de ce qui nous protège (la peau) :

Ezekiel 37 1 La main du Seigneur se posa sur moi et le Seigneur me transporta en esprit et me déposa au milieu de la vallée, laquelle était pleine d’ossements. Il me fit avancer près d’eux, tout autour; or, il y en avait un très grand nombre à la surface de la vallée, et ils étaient tout desséchés. Il me dit: « Fils de l’homme, ces ossements peuvent-ils revivre?  » Je répondis « Seigneur Dieu, tu le sais. » Et il me dit: « Prophétise sur ces ossements et dis-leur: Ossements desséchés, écoutez la parole de l’Eternel! Ainsi parle le Seigneur Dieu à ces ossements: Voici que je vais faire passer en vous un souffle, et vous revivrez. Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai croître autour de vous de la chair, je vous envelopperai d’une peau; puis je mettrai en vous l’esprit, et vous vivrez; et vous reconnaîtrez que je suis l’Eternel. »

Savoir que ce qui nous fait revivre est de l’ordre du divin, du transcendant, de l’indestructible, voilà le but de l’opération, pour que ce qui semble mort puisse revivre. Ountané tokef nous dit : « Eternel tu ne veux pas la mort des morts, mais qu’ils reviennent à leur puissance de vie » (Ez 18 :32). Lorsque nous sommes morts, épuisés, éteints, kipour et ses textes nous poussent et nous incite : revenez à la vie, rien n’est jamais perdu.

Les rabbins bien sûr sont divisés sur cette question, et le talmud sanhédrin 92b nous propose différentes façons de voir le texte : Rabbi Eliézer dit : les morts que Ezékiel a fait revivre se sont levés et ont chanté un chant et sont morts à nouveau. Rabbi Yéhouda dit : en réalité c’était un exemple. Rabbi Eliézer le fils de rabbi Yossi de Galilée dit : les morts qu’Ezekiel a fait revivre sont montés en terre d’Israël, ont épousé des femmes et ont eu des enfants.

Quelle est la part de l’humour et du sérieux dans ces propos ? Je vous en laisse juges. Mais tous nous disent : il est légitime d’entretenir des visions de retour à la vie, et elles ont une part de réalité, ne nous résignons jamais.

Oui, le changement est possible, c’est ce que nous disons lorsque nous prononçons ces cinq mots que vous connaissez bien : chéma israel adonaï élohénou adonaï éHad (prononçons-les ensemble) soir et matin toute l’année, et de façon solennelle en ce jour de kipour. Ecoute Israël, l’éternel est notre guide, l’éternel est un.

La seule chose qui nous guide, c’est l’éternel, le transcendant, une chose qui nous dépasse, qui ne peut être abîmée, qui nous attend, un point de repère, que l’on peut voir de partout. La poète dit : Pour que ton sillon soit droit, attache ta charrue à une étoile. Notre seul guide est ce qui est éternel et ce qui est unique.

Lisez vos petites cartes et repérez le mot qui est le vôtre. Prononcez-le en français, maintenant. Prononcez-le en hébreu, maintenant.

  1. Ecoute – l’écoute – écouter en nous ce qui est mort, ce qui est vivant, ce qui veut renaitre
  2. Israël – l’identité en mouvement nous souvenir qu’Israël est la transformation de jacob, la réalisation de sa renaissance à lui-même
  3. Adonaï – l’aspiration infinie – rester ouverts à tous les possibles, à l’infini, à la transcendance, à la vie qui nous pousse toujours plus haut
  4. Elohénou – le chemin commun – guidés par une même aspiration, un même guide
  5. eHad – l’unité – en honorant nos différences

Ces mots sont de puissants mots de changement, ils nous tirent vers le haut, soutiennent nos ambitions. Nous les répétons sans cesse, et de ce fait ils sont aussi un socle, un ancrage, une stabilité.

Avec eux, tout est possible. Nous voyons le pire, et nous compatissons, Je suis juif, parce qu’en tous lieux où pleure une souffrance, le juif pleure. Nous voyons le pire mais nous ne nous laissons pas accabler, Je suis juif parce qu’en tous temps où crie une désespérance, le juif espère.  Nous ne nous détournons pas du pire, mais nous continuons inlassablement à construire le meilleur Je suis juif, parce que, pour Israël, le monde n’est pas achevé : les hommes l’achèvent. Je suis juif, parce que, pour Israël, l’Homme n’est pas créé : les hommes le créent. Voici ce qu’écrivait Edmond Fleg en 1928.

Nous écoutons la réalité (chéma), nous nous souvenons de notre identité (israel), nous nous souvenons de notre liberté et de l’infini des possible (adonai), nous restons ensemble autour d’un même guide (élohénou), nous restons unis (éHad). Ainsi, l’impossible devient possible. Par exemple :

  • Refuser de rester dans un confort paradisiaque et choisir de faire face à la dure beauté du monde ? évidemment, il s’agit de ? . (Eve)
  • Faire renaitre une langue après 2 000 ans ? facile. (hébreu, Eliézer ben Yéhouda)
  • Créer une langue qu’on peut apprendre en 150 heures, qui reste vivant plus de 130 ans, et soit parlée par 2 millions de personnes dans 120 pays ? Pas de problème (Espéranto, Zamenhof).
  • Créer une forme d’expression qui permet facilement à toutes de s’exprimer sans violence et la diffuser au niveau international ? easy (CNV, Marshall Rosenberg).
  • Prouver que le rabbinat au féminin est possible, conforme à la halaHa, rester engagée et pratiquante sans s’incliner ni face à l’indifférence de ses collègues, ni face au danger nazi, ni même à Auschwitz ? mais oui. (Régia  Jonas)
  • Elever trois filles en créant un groupe de musique yiddish et en réhumanisant des jeunes de banlieue par la philosophie ? bien sûr (Mano Siri)
  • Enseigner que tout est loi ? (Moïse) tout est amour ? (Jésus) tout est sexe ? (Freud) tout est relatif ? (Einstein)

Des révolutionnaires j’en vois d’autre dans la salle… oui, ah oui, et oui… Qui sait de quoi nous sommes capables ?

Ils ont changé le monde parce qu’ils ont pu contempler la gravité des violences qui les entouraient jusqu’au moment où des solutions leur sont parvenues.

Et si comme eux nous voulons continuer à faire changer le monde, posons-nous la question : comment allons-nous cultiver une telle force? comment allons-nous regarder le désespoir sans renoncer ? et comment allons-nous tenir ce grand écart jusqu’à ce que naisse une volonté créative inégalée ?

Nous sommes ensemble pour cela.

Surmelin/l’Ajtm, les nouveaux/les anciens, les pratiquants/ celles et ceux qui pratiquent autrement, les hébraïsants/les yaourtisans, les jeunes/les jeunes dans leur tête, les juifves/les amis, j’ai oublié quelqu’un ? quelqu’une ?

Alors, à notre coucher comme à notre lever, au début comme à la fin de nos vies, nous pourrons dire sans regret : écoute israel adonai élohénou adonai éHad. Nous aurons formé les juives et juifs, citoyens et citoyennes de demain :

  • Des linguistes et des pacifistes pour créer des langages pour rendre la coopération possible,
  • Des rabbins et des créateurs culturels pour continuer à créer les textes et les célébrations juives de demain,
  • Des prophètes et prophétesses pour parler au-dessus des ossements desséchés pour ranimer l’espoir,
  • Et même des scientifique, les ingénieur.e.s, les chirurgien.e.s, les cuisinier.e.s qui nous permettront de nous greffer des branchies pour respirer dans l’océan, si nécessaire, ou simplement des personnes respectueuses des ressources de la planète, ce qui nous permettra de continuer à respirer par le nez… et à faire entendre nos voix.

Demain soir, à 20h45, nous chanterons ensemble le chéma israel solennel qui conclura cette journée.

Disons-le une dernière fois ce soir, en français, puis en hébreu : écoute israel… chéma israel…