Les religions sont-elles LGBT-phobes?

In extremis avant Chabbat, parce que c’est important, je vous informe de ma participation à une conférence interreligieuse, qui sera une prise de position en faveur de la défense des libertés fondamentales de chacune et chacun, indépendamment de ses préférences ou identifications sexuelles.  Le texte suivant est celui des organisateurs.

Nous vous invitons le Mardi 25 juin à la Mairie du IIIème arrondissement à la table ronde « Les religions sont-elles LGBT-phobes ? ».
La condamnation religieuse de ce que nous appelons de nos jours « homosexualité » (masculine et féminine) est fondée sur des textes sacrés qui doivent être compris avec discernement au regard de leur contexte culturel d’écriture et de leur message actuel : une condamnation des rapports entre hommes dans le Lévitique (Ancien Testament), la mention des femmes et des hommes se livrant à « des rapports contre nature » parmi les comportements dénoncés par l’apôtre Paul dans deux épîtres (lettres) du Nouveau Testament, des interdictions proches du Lévitique dans certaines sourates du Coran.
Le but de cette rencontre est d’engager ou de poursuivre un dialogue entre les instances religieuses et les associations qui luttent pour les droits humains.
La frontière entre condamnation des LGBT et les LGBTphobies est tenue. Quelles actions concrètes mènent les religions pour éviter le glissement vers la haine de leurs fidèles ? Quels outils pédagogiques utilisent elles pour donner un éclairage nouveau de leurs textes ? Quel accueil réservent-elles aux jeunes mariés de même sexe, à leurs enfants et aux trans ? Comment concilient-elles droits civiques et droits religieux ? Quelles positions adoptent-elles sur la transidentité ?
Cette conférence est organisée par les associations LGBT confessionnelles, David et Jonathan (LGBT Chrétien, le Beit-Haverim (Groupe juif LGBT), Shams France (Association LGBT pour les personnes du Maghreb et du Moyen-Orient) et également La Montagne Sans Sommet (Communauté bouddhiste)
Pour assister, il faut réserver obligatoirement sur l’un des mails suivants :
• contact@shams-France.org
→ RDV à 19h, Mairie du IIIème arrondissement de Paris.

Questions fondamentales pour le judaïsme de demain…

Savons-nous expliquer notre conception du judaïsme d’aujourd’hui? Tous les juifs sont-ils d’accord avec notre vision? Comment défendre nos idées dans le « débat public juif »? Comment expliquer nos conceptions à nos enfants? Comment discuter dans le respect?

Le judaïsme d’aujourd’hui soulève des questions, parfois difficiles, qui nous concernent tous.

Nous en parlerons ensemble ce dimanche, à Ganénou.

Evènement facebook ici: https://www.facebook.com/events/2154962864616859/

 

Nous ne sommes rien! Dracha de Yom Kipour

Qui êtes-vous ? Qui voulez-vous devenir ?
En ce rendez-vous solennel de Yom Kipour, il est temps de nous reposer cette question traditionnelle.
En vous la posant, je me la pose également à moi-même.
Qui suis-je ? Vers quelle version de moi-même suis-je en chemin ?

Le temple de Delphes portait l’inscription « connais-toi, toi-même ».
La difficulté de cette formulation, c’est qu’elle prétend que nous « sommes » quelque chose, que nous aurions une « essence », une « nature ».

Or, nous ne sommes rien. Nous ne sommes rien de figé.
Nous voudrions savoir, et parfois nous le demandons aux autres, à nos amis, à nos psy, à nos rabbins, à nos gourous, à notre horoscope, nous voulons entendre : « tu es gentil », « tu es forte », « tu es beau » « tu es intelligente ». Nous voudrions « être ».

Dans cette recherche de réponse, nous nous tournons vers des dieux de toute sorte, vers le religieux, l’économie ou la biologie, comme s’ils avaient des réponses.  Les hommes de pouvoir et les industries technologiques l’ont compris. Les publicités fleurissent pour des tests ADN qui nous permettraient de savoir « qui nous sommes ». Nous aimons les films dans lesquels le héros change d’identité par magie, comme superman, Gigi ou les Winx. Nous passons parfois par les produits miracles ou la chirurgie esthétique.

Et nous démasquons cette tendance par l’humour. J’avais acheté il y a quelques années, un « spray » de conversion, il suffisait de l’aspirer pour devenir juif.
Nous savons que ce n’est pas aussi simple, alors nous luttons pour ne pas nous laisser tenter.

Comment définir l’identité alors qu’elle est sans cesse en mouvement ?
Sommes-nous juifs parce que nos parents étaient juifs ? Ou parce que nos enfants reçoivent un enseignement juif ? Ou parce que nous en renouvelons ce choix aujourd’hui ?

Héraclite disait que nous ne pouvons pas nous baigner deux fois dans le même fleuve. Lorsque nous nous baignons dans l’eau, elle ne doit justement pas être statique, pour que cette eau soit un mikvé, מקווה et nous aide à évoluer, elle doit être en mouvement.

Comme le disait Hillel : « N’aie pas confiance en toi jusqu’au jour de ta mort » ( ואל תאמן בעצמך עד יום מותך )ou plutôt : « ne crois pas que tu es ce que tu es, jusqu’au jour de ta mort, car tu ne sais pas ce que tu peux devenir ». (avot 2 :4)

En ce jour de Kipour, comme Hillel, nous sommes ouverts aux possibles qui s’offrent à nous pour l’année à venir.

La rencontre de Rabbi Yohanan et Rech lakich évoque l’infini des possibles.
Ils se sont justement rencontrés au bord d’un fleuve, en ce lieu de traversée, de passage et d’ouverture.

Rabbi YoHanan, le grand sage de notre tradition, s’y baignait. Rabbi YoHanan était d’une grande beauté, qui émut Rech lakich, ce terrible bandit. Rech lakich se mit alors à sauter d’une rive à l’autre, pour l’impressionner. Il lui dit « ta beauté conviendrait mieux à une femme » et rabbi YoHanan lui répondit « ta force conviendrait mieux à… l’étude de la torah ».

Rech Lakich décida de suivre la recommandation de rabbi YoHanan, il devint un grand sage, tous deux devinrent des amis « à la vie, à la mort », des compagnons d’étude indispensables l’un à l’autre. Des années plus tard, un jour de colère, Rabbi YoHanan dira à Rech laKich avec cynisme : bien sûr que tu as raison, tu t’y connais en banditisme, toi qui était brigand. Blessés, les deux amis se séparèrent et moururent de chagrin. (baba metsia 84a)

Cette histoire est peut-être encore plus importante qu’il n’y parait.
Elle parle d’amitié, d’amour, et de leur caractère vital, sans eux, nous mourons.

Comment naît l’amour ?
L’amour, nait dans une recherche de soi-même, dans un projet de transformation.

Rech Lakich saute d’une rive à l’autre, il hésite, quel chemin prendra-t-il ?
Rabbi YoHanan se baigne dans le fleuve, il se ressource, il fait un mikvé, il « se baigne dans l’espoir », il prépare une renaissance.
Tous les deux sont dans un processus de transformation qui changera leur vie. Jamais plus Rabbi YoHanan ne se baignera à nouveau dans ce même fleuve, car tout aura changé, pour lui, pour son ami, et pour les juifs de tsipori du IIIe s, et le monde juif jusqu’à aujourd’hui.

L’amour naît dans le projet de transformation, et meurt dans le retour vers le passé.
Dans un moment de colère Rabbi YoHanan a transgressé un interdit fondamental : on ne doit pas rappeler à quelqu’un ses transgressions ou ses erreurs passées ; on ne peut pas le forcer à regarder en arrière. Sinon, comme la femme de Loth, on se change en statue de sel, éternelle, mais morte.

En ce jour de kipour, comme Rech Lakich et Rabbi YoHanan, nous prenons conscience des chemins qui s’offrent à nous, des rives du fleuve que nous devons choisir, des eaux dans lesquels nous pourrions nous immerger.

Apollinaire dit cela merveilleusement avec beaucoup de nostalgie : « Passent les jours et passent les semaines, Ni temps passé, Ni les amours reviennent, Sous le pont Mirabeau coule la Seine, Vienne la nuit sonne l’heure, Les jours s’en vont je demeure »

Ce qui est écoulé, ne reviendra plus, il faut le laisser partir, il faut faire le « tachliH », תשליך le « renvoi », la cérémonie au cours de laquelle on laisse les erreurs et les regrets du passé s’écouler dans l’eau des fleuves.

En ce jour de Kipour nous prenons le temps de faire le deuil de ce qui ne reviendra pas, dans nos vies, dans le judaïsme, et dans le monde pour renoncer à attendre vainement le retour du passé.

Mais Yom Kipour ne s’arrête pas là. Il nous incite à la mobilisation : la téchouva תשובה, la téfila תפילה, la tsédaka צדקה lèvent la malédiction du passé, et nous ouvrent les portes de l’avenir.
Apollinaire continuait « l’espérance est violente » !  Et Ernst Bloch nous guide : Il faut faire un pas vers l’espoir, transformer l’espoir passif en espérance active. « L’affect de l’espoir sort de lui-même, agrandit les hommes au lieu de les diminuer. »

Comme le disent Francis Blanche et Pierre Dac, nous avons l’avenir devant nous, et il sera derrière nous chaque fois que nous ferons demi-tour. A nous de choisir dans quelle direction regarder.

Si « je demeure », je meurs. Mais si je dévie, je vis.
C’est paradoxal, mais cela fonctionne. L’intelligence, c’est la souplesse de savoir s’adapter de façon créative.

En ce jour de Kipour, nous envisageons ce qui nous aide à nous tourner vers l’avenir, à changer de chemin, à exercer notre intelligence, à « choisir la vie ».

Ainsi le hasard perd son pouvoir. Nous pouvons cesser de souhaiter une année pleine de bonheur et commencer à souhaiter une année pleine de force et de détermination.

Edgar Morin, avec d’autres, est un penseur du « réechantement du monde », son nom de naissance n’est pas Morin mais NaHoum, qui signifie consolation. Pour lui, la pensée doit quitter l’espoir d’obtenir des réponses définitives et s’ouvrir à la complexité du monde.

En ce jour de Kipour, comme Edgar Morin, nous pensons aux changements de pensée qui sont nécessaires pour que notre monde se réenchante pour nous-mêmes, pour la sagesse juive, pour le monde dans lequel nous vivons.

La philosophe féministe et anarchiste Emma Goldman avait rencontré Durruti au moment de la guerre d’Espagne. Il disait de ses soldats qu’il ne leur donnait pas d’ordres : « Ils sont venus à moi de leur plein gré, ils sont disposés à donner leur vie pour notre lutte antifasciste. Je crois, comme j’ai toujours cru, en la liberté. Une liberté qui repose sur le sens de la responsabilité. »

Le chef militaire lui-même ne considère pas qu’il a les réponses pour les autres, mais que chacun doit faire son chemin et chercher.

Publié après la mort de Durruti, L’article d’Emma Goldman, s’appelle : « Durruti n’est pas mort ». De la même façon, des siècles après la mort de Jacob, rabbi YoHanan disait « le patriarche Jacob n’est pas mort ». (taanit 5a) Car les idées que nous continuons à porter restent en vie, en changement, et en devenir.

En ce jour de Kipour, comme Emma Goldman et rabbi YoHanan, nous pensons à tous ceux « qui ne sont pas mort » et dont la pensée continue à nous mettre en mouvement.

Nous pouvons renoncer à chercher « qui nous sommes » et nous engager à décider « de quoi nous sommes capables ».
Nous pouvons renoncer à nous appuyer sur « la réponse scientifique » et rechercher « ce que disent les sciences de la complexité du monde ».

La réalité n’est pas une terre solide sur lequel nous pouvons marcher. Elle est une eau fluide dans laquelle nous pouvons nager. Elle s’écoule, tout en nous maintenant hors de l’eau.

Le travail de téchouva et de aHrayout de notre tradition, le réexamen et la responsabilité, correspondent au travail d’espérance d’Ernst Bloch, au travail de réechantement d’Edgar Morin, au travail d’action directe d’Emma Goldman.

Marc Twain disait : « Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait »

Au cours de nos vies, nous avons appris que certaines choses étaient impossibles. Il est temps de l’oublier.

Kipour est ce moment où on oublie ce qu’on croit impossible, de façon à pouvoir le réaliser.
Ce moment où l’on cesse de se connaitre, pour commencer à se découvrir,
ce moment où l’on quitte l’illusion des réponses pour le développement des questions.

Nous sommes plus que ce que nous sommes, nous sommes ce que nous pouvons devenir.

Gmar Hatima tova.

Rayonner et contribuer

Chers amis et amies, chers membres,

La synagogue que nous construisons au jour le jour ensemble est un lieu d’accueil qui nous permet de vivre nos valeurs au quotidien.

Il faut souligner qu’elle est également un havre de paix, ou un port d’attache, pour que ces valeurs rayonnent vers l’extérieur.

Par ce rayonnement, nous apportons nos contributions à l’humanisme et à l’égalité des genres.

Par ce rayonnement, nous donnons également l’occasion à d’autres de nous rejoindre pour que nous soyons plus forts encore dans l’accueil et la transmission.

A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, hier, j’ai eu la chance de pouvoir en dire quelques mots sur judaïques FM et d’être également présente sur i24.

Tout ceci fait sens, au delà des idées, par la réalité concrète que nous arrivons à leur donner ensemble.

Je les partage donc avec vous, en nous souhaitant un chemin toujours plus large et passionnant ensemble.

Shabbat Shalom, שבת שלום

https://www.i24news.tv/fr/tv/revoir/i24newsroom/x6fw8jl

http://www.judaiquesfm.com/emissions/59/presentation.html#podcasts

 

Obéir ou Contester ? Le Non-sacrifice d’Isaac (CultureJ1)

La tradition juive nous demande-t-elle d’obéir ou de contester? Les commandements sont, certes, centraux dans la pensée juive. Et par ailleurs, les juifs sont plutôt de caractère contestataire, « à la nuque raide ». Que penser de cette apparente contradiction? L’obéissance serait-elle toujours antinomique de la liberté ou au contraire, ces deux attitudes pourraient-elles parfois être complémentaires?

La Akéda d’Isaac est l’un des exemples les plus poignants de soumission (mais à quoi exactement?), central dans la pensée juive aussi bien que dans la liturgie.

Comment expliquer cet étrange « ordre » divin? Que s’est-il vraiment passé? Comment comprendre cet épisode aujourd’hui?

Telle sera la thématique de notre première rencontre culture J de l’année, mardi 14 novembre, de 20h à 21h30, à surmelin.

Autres dates à retenir (les thématiques seront affinées par la suite):

Culture J 5778

Cette année, Brigitte et Élisabeth interpellent notre Rabbin sur une question qui préoccupe le monde occidental depuis les débuts de la modernité : « Obéissance et liberté : est-ce antinomique ou complémentaire ? »

Cycle d’automne : Soumission ou liberté au niveau individuel

14 novembre 2017: La akéda d’Isaac et nos pré-déterminations : un exemple de soumission ou de libération ? L’obéissance est-elle un facteur de liberté (moussa nabati). La Téchouva.

28 novembre 2017: Grandes figures d’évolution et de révolution dans la tradition juive.

12 décembre 2017: Eve, le choix de la connaissance, le choix du savoir à travers les générations.

Cycle de printemps : Soumission ou liberté au niveau social

15 mai 2018 Que dit le judaïsme de la hiérarchie ? Qu’est-ce qu’un rabbin ?

29 mai 2018 Que dit le judaïsme de l’indépendance de l’enfant dans la hiérarchie familiale ?

12 juin 2018 Qu’est-ce qu’un fonctionnement démocratique d’un point de vue juif ?

Réformer la religion aujourd’hui, en judaïsme, en christianisme, en islam

Centre culturel des Terreaux
Centre culturel des Terreaux

En 1517, Luther appose les 95 thèses contre les indulgences sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg. C’était il y à 500 ans. A l’occasion de cet anniversaire, le monde protestant organise différentes manifestations et festivités. A Lausanne, la série de rencontre prévues a été inaugurée ce soir dans une perspective plus large, permettant d’intégrer les réflexions de l’Islam à travers l’intervention de Haoues Seniguer, de la sociologie avec Philippe Gonzalez, et du judaïsme que j’ai eu la chance de représenter.

Les rencontres extérieures sont une occasion de retravailler nos idées et notre vision, elles permettent de garder le lien entre notre communauté et le monde extérieur. Ainsi, les enseignements que nous développons ne tournent pas en vase clos, au contraire, ils se frottent et s’affutent, s’enrichissent et se développent dans la discussion. Une maHloquèt à grande échelle, qui nous permet de préserver l’articulation entre d’une part notre particularisme, notre identité propre et d’autre part notre sensibilité universelle.

Pierre Gisel, Théologien, chercheur et auteur était le modérateur des débats. Il a introduit le propos en distinguant les réformes internes, mises en oeuvre par l’un ou l’autre groupe, des réformes externes, celles qui peuvent lui être imposées de l’extérieur. Il nous a invité à relire notre propre histoire, à parler des réformes qui ont eu lieu au sein des différentes familles religieuses, et réfléchir à « l’articulation d’une tradition au présent historique » ainsi qu’à l’ « articulation au monde, au social et à la culture de tous ».

Dans ce cadre, j’ai eu l’occasion de prendre la parole pour une vingtaine de minutes et d’évoquer la signification du mot « réforme » et de souligner le caractère drastique de cette notion, par comparaison à d’autres concepts comme le changement ou l’évolution organique. J’ai souligné qu’une réforme entame généralement le début d’une religion nouvelle, comme le christianisme a pu se revendiquer d’une réforme du judaïsme, créant un « nouveau testament » initialement prévu pour remplacer l' »ancien ». De la même façon, la réforme protestante a été le commencement d’une nouvelle façon d’aborder le christianisme. Par opposition, on peut s’interroger sur les évolutions vécues par la tradition juive au cours de son histoire. Il est intéressant de rechercher factuellement quels ont été les grands points d’évolution, il est également important de noter ce que le judaïsme dit de ces changements, la façon dont il les raconte.

D’un point de vue de l’histoire antique d’Israël, qui se confond avec une histoire symbolique, nous parlons sans cesse de voyages et d’évolutions. TéraH quitte Ur, Abram et Saraï quittent Haran, ils changent eux-mêmes de nom pour devenir Abraham et Sarah. Les changements identitaires sont intégrés dans l’histoire mythologique du peuple juif.

Nous passons ainsi d’une tradition patriarcale-nomade à une identité d’esclave et d’oppression en Egypte, puis un voyage dans le désert, puis une rencontre avec une loi, puis une période de 40 ans de construction et de confrontation avec cette loi autour d’un temple portatif, puis une période sous la conduite des juges, puis des rois, puis seulement une époque de centralisation religieuse autour du temple, permettant les grands rassemblements des fêtes de pèlerinage. L’exil en Assyrie met fin à la centralité du culte du Temple, dont la destruction est un terrible choc. C’est la prière et l’étude qui prennent le relais avec l’époque des scribes. Ezra et Néhémie reconstruisent le second temple, qui sera à son tour détruit redonnant un rôle renouvelés à l’étude et à la prière comme points focaux de substitution.

Avec la diaspora et les déplacements des juifs au fil des remous de l’histoire, les influences extérieures seront diverses et créeront des branches légèrement différentes au sein du judaïsme, avec l’influence de l’islam en Afrique du nord pour les juifs séfarades et cette du christianisme en Europe pour les juifs achkénazes. A chaque fois, sans qu’il y ait toujours de « réforme » au sens brutal du terme, il y a des adaptations et des formations renouvelées et créatives des modalités de la pratique juive.

L’émancipation des juifs achkénazes suite aux développements de la révolution française et l’intégration des juifs à la société globale a un défi très difficile. Elle a entrainé des évolutions d’abord assez brutales des modalités de l’être juif au XIXe s. La première de ces modalités a été la disparition pure et simple avec l’assimilation et la perte identitaire, dans une société globale peu ouverte à la diversité. D’une façon très schématique, on pourrait dire également qu’un courant libéral a œuvré pour une adaptation express du judaïsme alors qu’un courant orthodoxe en a pris un contre-pied drastique. Ces courants se sont globalement rapprochés aujourd’hui, tout en gardant leurs différences. La re-création de l’État d’Israël et la Choa ont également été des tournants majeurs dans la façon dont les juifs définissent leur identité.

On voit ainsi que l’histoire du judaïsme, autant son histoire « historique » que son histoire « mythique », intègre des évolutions et des métamorphoses, toutes raccordées par le fil rouge d’une revendication de continuité et par la fidélité à des textes qui restent centraux même lorsque leur interprétation varie.

Il aurait été intéressant de détailler ensuite les outils que le judaïsme a pu utiliser pour intégrer ces changements, de parler de l’installation de YoHanan Ben Zakaï ou des Makabim, de mentionner la rédaction de la Torah orale et ses implications, de noter les outils hilHatiques qui permettent de prendre en considération les évolutions du temps. J’aurais aimé également faire le point sur le judaïsme actuel et sur ce qui faisait la vitalité mais aussi parfois la rigidité du judaïsme en France.

Il était temps d’entendre  le sociologue Philippe Gonzalez. Il a entre autre souligné que les fondamentalismes étaient des réformes « modernes et anti-modernes », fondées sur le rejet de la critique historique qu’ils considèrent comme la cause de la perdition de la famille et par conséquent l’affaiblissement général du groupe, qui doit retourner à sa grandeur en conformité avec un grand destin qu’il doit accomplir en tant que groupe « élu ». Pour lui, le désinvestissement de l’Etat dans le religieux entraîne une baisse des moyens et rend difficile la formation de personnes qui ont réellement le temps de penser, favorisant l’émergence de visions rentables à court termes, d’une simple continuation du passé sans projection vers l’avenir. C’est ainsi une « religion de marché » qui apparait, et qui doit être plus concurrentielle qu’inspirante, ceci étant vrai dans les différentes familles religieuses comme dans la recherche fondamentale et l’université. Pour finir, il a rappelé les différents moteurs de la réflexivité: 1 – la tradition fait face à ses réalités historiques et à sa diversité interne; 2 – elle accepte d’être confrontée à la critique historique; 3 – le débat interreligieux contribue à sa prise de recul; 4 – le contact avec l’Etat et 5 – avec la société civile l’invitent à se remettre en question. Selon lui, les religions ont un rôle fondamental à jouer du fait de leur préoccupation du bien commun qui est trop souvent délaissé au profit de visions purement individuelles.

Haoues Seniguer a ensuite pris la parole. Il a brièvement retracé l’histoire des réformateurs de l’islam. Il a noté que la réforme de l’islam était souvent présentée comme la solution ultime de tous les problèmes en France, ce qui est bien sur illusoire. La violence des attentats ne devrait pas pousser à une pression de réforme sur l’islam, qui ne peut évoluer que de l’intérieur. La radicalisation a pour sens premier le fait de « revenir à la racine », ce qui n’est pas intrinsèquement problématique. Pour lui, le Djihadisme est un problème en soi mais reflète surtout l’absence de réflexivité en islam. Se pose la question du statut du texte coranique. Depuis le 7e siècle existe la possibilité d’une prise de recul qui est réactivable, permettant une historicisation et donc une relativisation, une avancée éthique qui peut permettre à chacun une plus grande liberté. Différents courants de réforme coexistent dans l’islam, un courant qui intègre la critique historique, un courant qui distingue ce qui est évolutif de ce qui est immuable avec toute la difficulté de la définition de cet immuable, un courant qui reviendrait à remettre en cause la parole de Dieu, des courants qui veulent revenir aux débuts de l’islam, soit pour les reproduire à l’identique, soit pour les retraduire au présent.

La discussion a pu continuer, à la fois entre les intervenants et avec le public, permettant de donner diverses précisions et de poursuivre notre réflexion concernant notre capacité à prendre du recul vis-à-vis de nos croyances pour pouvoir les examiner non seulement avec notre propre regard, mais aussi pour comprendre ce qu’elles signifient pour autrui.

 

 

Les religions dans la tourmente – Nous étions à l’ENM ce vendredi

ENMCe vendredi 7 octobre, l’École Nationale de la Magistrature concluait une session de formation d’une semaine avec une table ronde « Les religions dans la tourmente en France après l’été 2016 ». Cette formation portait sur les monothéismes dans leurs histoires et leurs relations au monde contemporain, qu’elle était organisée par l’IESR pour le service de formation continue de l’ENM. J’ai eu la chance de pouvoir y participer avec différents intervenants passionnants.

La table ronde était menée par Philippe Gaudin, qui est agrégé de Philosophie et Directeur adjoint de l’IESR (EPHE).
La formation réunissait des magistrats et d’une façon plus générale des personnes travaillant au Ministère de la Justice.
La terreur nous confronte à des situations de dilemme, puisque nous devons à la fois prendre des mesures contre des terroristes (alors qu’il n’est pas toujours facile de les identifier) et protéger l’État de Droit qu’est la France (en évitant de se fonder sur une « dangerosité présumée » et en restant proche des infractions réelles et objectives commises).
Le Ministère de la Justice dans ses différentes branches est au cœur de cette double responsabilité. C’est donc avec un sentiment de profond respect pour l’institution et ses participants que j’ai eu la possibilité d’ouvrir le débat.

Ainsi que l’avait demandé Philippe Gaudin, les intervenants se sont d’abord présentés avant de partager l’expérience de leurs coreligionnaires dans les troubles qui nous agitent.

Parmi les grands défis des religions aujourd’hui, j’ai mentionné plusieurs questions fondamentales:
– La relation Tradition/Modernité et de façon connexe la question Croyance/Raison.
– Le défi d’exister en tant que minorité qui refuse à la fois l’assimilation et la communautarisation-fermeture, et qui cultive à la fois son identité humaniste et française et son identité particulière. (Défendre des spécificités culturelles étant également une façon de contribuer à la pérennité de la liberté de penser et de la liberté religieuse, qui comme la liberté de la presse « ne s’usent que quand on ne s’en sert pas ».)
– Notre besoin de contribuer à une limitation de l’impact du terrorisme: comment aider à « réparer » au moins dans la mesure du possible les traumatismes liés à la violence et à la peur? Quels outils les religions peuvent-elles apporter pour limiter la violence? Et en particulier, notre violence intérieure en réaction à ces violences insupportables, la violence liée au risque du repli communautaire, et la violence de l’exclusion, du racisme et de la fracture sur des critères « identitaires » qui menacent au niveau national. Les communautés religieuses ont un rôle à jouer sur ces questions, aux côtés des autorités nationales et des associations de défense des droits de l’homme ou des autres groupes porteurs d’engagement humaniste.

J’ai pu raconter de quelle façon notre mouvement mène des actions de grande ampleur comme les voix de la paix,  et comment nos synagogues s’impliquent dans des actions de terrain comme les dîners chabbatiques « identités multiples » que nous organisons au MJLF-est pour mettre en relation des individus de différentes origines et tradition autour de thématiques transversales (Qu’est-ce que le temps sacré? La culpabilité: oui? non? pourquoi?…) et autour d’associations (Les bâtisseuses de paix, Cordoba, la LICRA….).

Les trois heures que nous avons pu partager ont été très intenses et instructives. Les participants ont partagés quelques unes de leurs actions pour lutter contre l’effet du terrorisme sur leur pratique, que ce soit par une sensibilité accrue aux besoins des justiciables, un travail personnel pour rester impartial ou un effort de formation permanente.

Il est bon d’appartenir à des « communautés » qui partagent nos valeurs. Le séminaire de formation de l’ENM était sans aucun doute la preuve que nous sommes capables de créer des « communautés d’étude et de soutien » qui transcendent les communautés religieuses (si je peux m’exprimer ainsi!), qui défendent les particularismes culturels et religieux en reconnaissant à la fois les spécificités et les ressemblances, et en particulier notre attachement commun et essentiel aux valeurs humanistes.

Pour beaucoup d’entre-nous, le meilleur rempart contre la peur, c’est l’action, merci donc à toutes celles et ceux qui d’une façon directe ou indirecte, en tant que membres, bénévoles ou permanents, permettent à nos communautés de s’exprimer et d’apporter leur soutien aux forces de la démocratie.

Table ronde : les religions dans la tourmente en France après l’été 2016
– Madame Bariza KHIARI, sénatrice, directrice de l’institut des cultures d’islam
– Monsieur Nicolas de BREMOND D’ARS, prêtre catholique du diocèse de PARIS,sociologue au CESOR.
– Monsieur Marc BOSS, théologien et philosophe, Institut protestant de théologie de PARIS
– Madame Floriane CHINSKY, rabbin du Mouvement juif libéral de France