L’appel: Le capitalisme et les Dix Paroles

Le magazine l’Appel vient de sortir! Y voici mon dernier article. Bonne lecture!

Liberté, propriété, responsabilité. Telle est l’intéressante devise du libéralisme économique, dont la stabilité dépend de l’association de ces trois piliers.  La crise de 2008 a provoqué la rupture du troisième principe, avec une intervention étatique de type « état providence » normalement réservée aux approches socialistes, orientée en revanche non pas vers les plus pauvres, mais vers les institutions bancaires en détresse. Les écarts sociaux se creusent. Les grèves se poursuivent en France. Bref, la religion néo-libérale a subi une mutation, et fait face à une crise sérieuse, elle entre en collision avec l’exigence de la justice sociale et l’imminence du changement climatique. Qu’en pense le judaïsme ?

Le capitalisme n’est pas sacré

« Tu n’auras pas d’autre « dieu » face à moi ». Telle est la deuxième des dix paroles (Ex. 20 :2). Il faut choisir. Soit l’Eternel, soit autre chose. Pas de syncrétisme. Il est possible d’adhérer à des idées capitalistes ou socialistes ou néo-libérales, mais ces idées ne peuvent être sacralisées, elles ne sont pas « une nouvelle religion ». Ou si elles le deviennent, il faut le reconnaitre, et admettre que nous avons quitté la tradition juive. Face aux idéologies, nous gardons notre entière liberté de jugement. Tel est le message de la première des dix paroles :

« Je suis l’Eternel ton « dieu » qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison d’esclavage ». Trois idées dans cette phrase concise : 1 – l’esclavage existe, 2 – il faut en sortir, 3 – le divin se définit par sa capacité à nous faire changer de système, nous permettre de « sortir d’Egypte ». Nous sommes égalitairement libres, le peuple entier, et ce principe est premier. Est-il prédominant sur le principe de la propriété privée ?

Primauté de la liberté humaine

« Tu ne voleras pas » est la huitième des dix paroles. Elle semble établir l’importance de la propriété privée. Est-ce exact ? Rachi précise dans son commentaire qu’ « il s’agit du vol de personnes ». Le vol d’objet est également répréhensible (Lev. 19 :11), mais il n’est pas mentionné dans les dix paroles. L’essentiel, ici encore, est la liberté, l’interdiction de voler des êtres humains pour les revendre, l’interdiction de l’esclavage.

Qui, de la liberté individuelle ou de la propriété, a la prédominance ? Pour que les esclaves hébreux sortent d’Egypte selon le texte biblique, il a fallu infliger dix plaies à Pharaon et à la terre d’Egypte. L’esclavagiste a été puni, et au contraire, le peuple esclave-libéré est sorti avec de grandes richesses. Cela semble juste.

Au contraire, au moment de l’abolition de l’esclavage en 1848, c’est le manque a gagner subi par les propriétaires d’esclaves qui a été pris en compte ; ce sont eux, et non les êtres humains-objectifiés et exploités qui ont reçu compensation. Transposé dans le récit biblique, cela reviendrait à quelque chose comme :

« L’Eternel parla à Moïse et lui dit : « Va chez Pharaon et dis-lui : Laisse partir mon peuple, je te le rachète. Vois, je transforme pour toi aujourd’hui le Mont Sinaï en montagne d’or, raccompagne mon peuple vers le désert, et sers-toi allègrement, cela compensera ta perte économique. »

Sortir du système

Lorsque nous sommes immergés dans un système, il est difficile d’en voir l’injustice. Il n’y avait pas dix justes à Sodome et Gomorrhe, car l’idéologie dominante rend difficile l’émergence de l’esprit critique et de la contestation. Pour cette raison, il faut parfois des destructions douloureuses comme ce symbolique déluge de feu, des plaies meurtrières comme en Egypte, pour que le changement de paradigme se produise.

Pourtant, ce n’est pas inéluctable. Nous pouvons aussi rester engagés dans nos traditions philosophiques et religieuses multimillénaires, qui nous permettent de garder du recul par rapport aux idolâtries du moment. Vu de ces hauteurs, les évolutions et les révolutions en cours ne sont pas menaçantes, pas dramatiques, ce n’est pas que « dieu est mort » et que « tout fout le camp », c’est juste qu’aujourd’hui, comme par le passé, les systèmes évoluent, et nos valeurs restent.

La menace ne vient pas du changement, mais de la sacralisation du passé. Notre sacré à nous, abstrait est inspirant, est un appui pour une évolution juste. Le monde repose sur trois piliers, disent les Pirké Avot (1 :18) : la justice, la vérité, et la paix.