Parasha Shoftim: Naïveté ou honnêteté?

Chers amis,

Ce chabbat, nous reprenons le chemin de Surmelin pour les offices.
J’espère que vous avez passé un bel été.

Nous parlerons de la parasha vendredi soir et la lirons samedi matin.

Voici l’un de ses versets dont nous pouvons dire quelques mots dés maintenant:

תָּמִ֣ים תִּֽהְיֶ֔ה עִ֖ם יְהוָ֥ה אֱלֹהֶֽיךָ׃

Tamim (entier) tiyé (tu seras) im (avec) adonaï (L’Eternel) élohéHa (ton Dieu)

Le mot תמים est intéressant. Vous le reconnaissez car c’est le nom donné au ‘simple’ dans la hagada de PessaH, le « tam ». Nous utilisons également ce qualificatif pour Noé ainsi que pour Abraham.

Il signifie également la probité.

On peut s’interroger sur le sens de ce mot: Que signifie « Être honnête avec Dieu »?

S’agit-il d’être honnête envers lui? Mais pourrait-on tromper Dieu? Alors comment ne pas être probe à son égard? N’est-ce pas lui qui « sonde les profondeurs de nos entrailles et nos pensées secrètes », ainsi que nous le disons dans la liturgie de Rosh Hashana et de Yom Kipour?

S’agit-il d’être honnêtes avec lui, à ses côtés? Ou encore avec son aide?

Sommes-nous nous-mêmes honnêtes, et selon quels critères?

En ce jour de Rosh Hodesh Eloul, à quelques semaines à peine des fêtes de Rosh Hashana, nous commençons notre examen de conscience avec ces questions fondamentales…

Ces thèmes feront partie de nos réflexions ce chabbat.

Je vous souhaite une excellente rentrée à toutes et à tous, et au plaisir de vous voir très bientôt.

Voici quelques sources connexes pour approfondir…

https://libertejuive.wordpress.com/2014/08/29/zetetique-et-ethique-juive-paracha-choftim/amp/

https://www.paroles.net/anne-sylvestre/paroles-l-honneur

http://vincentberthet.com/les-6-regles-de-lhonnetete-intellectuelle/

Paracha Choftim : où trouver la justice ?

Quelle vision objective avons-nous de la justice, en particulier de celle qui a prise sur notre quotidien, la justice sociale ? Difficile de répondre simplement. Cependant, nous sommes très sensibles à ce que nous appelons l’injustice.

Alors que nous entrons aujourd’hui dans le mois de Eloul, nous nous préparons pour Roch Hachana, qui sera le 1e tichri, dans exactement 1 mois. Roch hachana est justement appelé Yom hadin, jour du jugement et pose également la question de la justice.

Pourquoi ressentons-nous un tel besoin de justice ? Comment définir une justice absolue ? Que penser de la justice rendue ? Où trouver une justice qui nous sécurise par la confiance que nous avons en elle ?

La paracha Choftim nous montre Moïse appréhendant le principe de justice, avant l’entrée des enfants d’Israël en terre de Canaan.

Pour approfondir ce thème, une petite vidéo et un article qui la commente, sur la paracha de la semaine !

La justice dans la Torah avec la paracha Choftim du sefer Devarim ( Deutéronome 16:18 à 21:9)

« Choftim » signifie « les juges ». « Choftim » a la même racine que « michpat » qui veut dire à la fois « un jugement » et « une phrase ».

La paracha commence par les versets suivants :

Devarim 16:18 à 16:20. « Tu institueras des juges et des magistrats dans toutes les villes que l’Éternel, ton Dieu, te donnera, selon chacune de tes tribus; et ils devront juger le peuple selon la justice. Ne fais pas fléchir le droit, n’aie pas égard à la personne, et n’accepte jamais de présent corrupteur, car la corruption aveugle les yeux des sages et fausse la parole des justes. C’est la justice, la justice seule que tu dois rechercher… »

Inspiré par Dieu, Moïse s’adresse au peuple d’Israël. Il lui demande d’instaurer, sitôt arrivé en terre de Canaan, un système judiciaire fiable. Il présente cela comme une nécessité fondamentale. La justice devra être impartiale et inflexible. Le risque de la corruption, qui est toujours présent, est abordé pour y trouver remède.

Pourquoi ce désir d’organisation d’une justice future, alors que le plus important, la conquête de la terre de Canaan, n’a pas encore été réalisé ? Ceci peut nous surprendre. Pour répondre, pensons à l’alliance du peuple d’Israël avec Dieu. Nous sommes, dans notre paracha, dans la continuité des commandements de l’Éternel.

Autre question à se poser : que représente ce besoin de justice sur le plan moral et philosophique ? N’est-il pas ce besoin humain d’harmonie dans un peuple, tel que le souhaitait Jean-Jacques Rousseau avec le « Contrat Social »? Allons plus loin : la paracha parle de juges et de magistrats. Elle nous fait déjà passer de la justice divine à la justice rendue.

Rendre la justice est à la charge des juges, des prêtres et des Lévites qui doivent travailler de façon collaborative :

Devarim 17:8 à 17:10. « Si tu es impuissant à te prononcer sur un cas judiciaire…tu iras trouver les prêtres, les Lévites et le juge siégeant à cette époque. Tu les consulteras, et ils t’éclaireront sur le jugement à prononcer. Et tu agiras selon leur déclaration… »

La Torah crée un rempart contre l’injustice en prévoyant des villes refuge:

Devarim 19:2 à 19:5. « Tu réserveras trois villes…et cela pour que tout meurtrier s’y puisse réfugier. Or, voici dans quel cas le meurtrier en s’y réfugiant aura la vie sauve: s’il a frappé son prochain sans intention, n’ayant pas été son ennemi antérieurement… il pourra alors fuir dans une de ces villes et sauver sa vie. »

Les meurtriers involontaires et non coupables, aux yeux de l’Éternel, pourront trouver refuge sur certains territoires pour échapper à une vengeance injuste.

Justice absolue et justice rendue dans la bible hébraïque 

La justice absolue est la justice divine telle qu’elle nous est énoncée dans la Torah par les paroles de Dieu. Comme nous l’avons déjà indiqué, la justice est rendue en association par les juges, les prêtres et les Lévites.

La Torah fait la distinction entre justice absolue (divine) et justice rendue. Elle a institué la fonction de juge siégeant en son temps, plongé dans le cadre et les aléas du quotidien, tout en restant rattaché aux valeurs fondamentales de justice.

La tradition juive propose deux conceptions de la justice:  La justice absolue, le « din », et la justice bienveillante appelée « raHamim », devant conduire l’être humain à la paix. Les Pirkei Avot rejoignent cette distinction dans leur chap.1, en disant par la bouche de Rabbi Chimon Ben Gamliel : le monde repose sur 3 vertus, la vérité, la justice et la paix.

Une phrase des Psaumes (18:38), en ce sens, est à relever :  » Recherche la paix et poursuis-la ».

La Torah précise que les juges consultés sont « de leur époque ». Ils sont les intermédiaires entre le divin (justice absolue), et l’être humain dans la réalité de son temps (justice rendue).

Notre confiance en la justice d’hier et d’aujourd’hui

Sur ce thème, l’expression de la tradition juive se résume en 2 citations : d’après le Talmud Roch Hachana, il faut se confier à des juges d’aujourd’hui, même si leurs décisions diffèrent parfois de celles du passé. Il faut se refuser de penser que les juges d’antan étaient meilleurs que ceux du temps présent. Et selon Rachi : « il n’y a que le juge qui est dans son temps. »

Le juge du temps n’est pas toujours fiable, mais il est de toute façon le seul à pouvoir traiter des cas de façon efficace. Il nous appartient donc de mettre tout en œuvre pour avoir de bons juges et un bon système judiciaire.

Où trouver une vraie justice, une justice en laquelle nous ayons totalement confiance ? La question se pose dans tous les pays du monde et à toutes les époques. Dans l’exercice de la démocratie, par notre vote et par l’expression de nos opinions, nous devons soutenir le renforcement permanent de la compétence et de l’indépendance des juges.

De même, la construction du judaïsme d’aujourd’hui et de demain exige que nous nous adressions aux rabbins de notre temps, en faisant de notre mieux pour renforcer leur compétence et leur indépendance.

En vous souhaitant de belles réflexions ainsi que « Hodech tov », un bon mois de Eloul.

Zététique et éthique juive – Paracha Choftim, rentrée vers 5775

Georges Charpak et Henri Broch ont publié en 2002 un livre qu’ils ont nommé « Devenez sorciers, devenez savants ».

Ils font ainsi la preuve qu’ils maitrisent l’art du titre, posant en prémices un paradoxe fondateur : il y aurait un rapport entre le fait de devenir sorcier et celui de devenir savant !
Notre tradition vibre au rythme de la deuxième proposition et nous répète : « Devenez savants ! »
En revanche, la Torah ne cesse de répéter : ne devenez pas sorciers.

Oui, nous devons devenirs savants.
Le « Talmud Torah » au sens large, l’ « étude de la torah », nous soutient dans notre identité depuis les débuts de notre histoire. En 1882, Jules Ferry a rendu l’école obligatoire pour tous en France. Sept siècles avant l’E.C., la Torah portait à l’écrit l’obligation « et tu raconteras à ton fils » « והגדת לבנך » (Ex.13 :8). En 64, Chimon ben Gamla instituait l’obligation pour chaque ville de créer une école primaire, pour permettre aux parents d’accomplir leur devoir d’enseignement.
Le « rite initiatique » juif (Bar et Bat Mitsva) est centré sur la culture : l’enfant doit savoir lire pour lui-même et pour les autres afin de prouver sa valeur dans le monde adulte. Savoir lire, étudier, cela fait partie de la vie juive, au même titre que se marier et chercher un métier. La michna Avot (5 :21) nous décline le programme de la vie : « A l’âge de cinq ans on apprend la bible, à dix ans on étudie la michna, à treize ans on s’occupe des commandements, à quinze ans on étudie le Talmud, à dix-huit ans on se marie, à vingt ans on cherche un travail, à trente ans on atteint la force, à quarante ans la sagesse, à cinquante ans les capacités de conseiller… ».

Cet amour du judaïsme pour le savoir rattache notre tradition à la conscience humaine elle-même. Depuis l’aube des temps, nous tentons, en tant qu’espèce humaine, de comprendre le monde qui nous entoure. Dans un débat avec Michel Foucault en 1971, Noam Chomsky affirmait que la capacité à reconstituer une vérité, un système de compréhension, une logique, à partir de quelques éléments seulement, était une caractéristique de l’humanité, peut-être la plus fondamentale.

Il semble que cette capacité soit une nécessité vitale pour des êtres qui, comme nous, sont doués d’une certaine compréhension, compréhension et capacité de prévision qui nous obligent sans cesse à faire face au risque de la mort. Dans ce contexte, comprendre le contexte physique et métaphysique de notre existence est perçu comme une nécessité vitale. Quels que soient le peu d’éléments mis à notre disposition, nous voulons nous rassurer en créant un système explicatif fiable, des certitudes, mêmes illusoires, sur lesquelles appuyer notre sentiment de sécurité.

Henri Broch en a obtenu confirmation lorsque, dans les années 80, il a effectué un sondage auprès de ses étudiants en science. Soixante-huit pour cent des trois cents étudiants interrogés considéraient « que la torsion du métal par le pouvoir de l’esprit était un acquis scientifique », alors quarante-huit pour cent seulement considéraient la capacité du temps à se dilater en application de la relativité d’Einstein comme plus qu’une simple spéculation théorique. C’est à la suite du choc éprouvé à ce constat qu’il a fondé la chair de Zététique à l’Université d’Aix-Sophia-Antipolis, pour promouvoir le scepticisme scientifique et l’opposer aux phénomènes prétendument paranormaux et aux pseudosciences.

Compte tenu de cet impératif de compréhension du monde, il n’est pas étonnant que l’humanité se soit de tous temps créée des dieux, des forces de références par lesquelles il devenait possible d’agir sur le monde.
Pas surprenant du tout que nous, en tant qu’espèce, nous soyons sans cesse tentés de devenir sorciers, ou de croire à des sorciers capables de nous procurer une maîtrise de notre contexte de vie qui nous fait cruellement défaut.

Notre Torah écrite et la tradition orale qui la développe s’ingénient à nous extirper de ces croyances, imaginaires, oui, mais tellement rassurantes.
Comme le dit Max Weber, les commandements prescrits aux juifs incluent « une éthique hautement rationnelle, c’est-à-dire libre de toute magie comme de toute quête irrationnelle du salut […] ».

Ainsi, lorsque nous pourrions craindre le tonnerre et les éclairs, et peut être les vénérer dans l’espoir de les contrôler, nous préférons prononcer les mots suivants :
« Tu es bénédiction Eternel notre Dieu, roi du monde, dont la force et la puissance emplissent le monde. »

Plutôt que de raconter après le déluge que le dieu El a vaincu le dieu Yam, nous affirmons, tous les matins :
« Tu es bénédiction Eternel notre Dieu, roi du monde, qui étends la terre au-dessus des eaux. »

Au lieu de nous convaincre que les forces du bien et les forces du mal luttent dans une dichotomie et un manichéisme rassurant, nous nous adressons à la même force d’unité, lorsque nous apprenons de bonnes nouvelles, et aussi lorsque nous devons faire face à de dures réalités.
« Tu es bénédiction Eternel notre Dieu, roi du monde, qui est bon et qui agit pour le mieux. »
« Tu es bénédiction Eternel notre Dieu, roi du monde, qui est le seul juge de la Vérité ultime. »

De façon récurrente, la Torah nous enjoint la plus grande prudence, le plus grand recul vis-à-vis de la tentation superstitieuse.

Nous lirons ainsi dans le richon de cette deuxième année du cycle triennal paracha choftim :

« Quand tu seras entré dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne, ne t’habitue pas à imiter les abominations de ces peuples-là. Qu’il ne se trouve personne, chez toi, qui fasse passer par le feu son fils ou sa fille; qui pratique des enchantements, qui s’adonne aux augures, à la divination, à la magie; qui emploie des charmes, qui ait recours aux évocations ou aux sortilèges ou qui interroge les morts. Car l’Éternel a horreur de quiconque fait pareilles choses; et c’est à cause de telles abominations que l’Éternel, ton Dieu, dépossède ces peuples à ton profit. Reste entièrement avec l’Éternel, ton Dieu! Car ces nations que tu vas déposséder ajoutent foi à des augures et à des enchanteurs; mais toi, ce n’est pas là ce que t’a départi l’Éternel, ton Dieu. C’est un prophète sorti de tes rangs, un de tes frères comme moi, que l’Éternel, ton Dieu, suscitera en ta faveur: c’est lui que vous devez écouter! » (Deut 18 :11-15)

Dans d’autres passages, la Torah nous enseigne que les miracles qui pourront être produits par les prophètes ne sont aucunement des garanties de véracité (Deut. 13 :2-5, paracha Réé), mais qu’au contraire, c’est la confrontation des paroles d’un prophète à la réalité qui permettra de valider sa prophétie (Deut. 18 :21,22, paracha choftim).

Voilà une méthodologie que ne renieraient peut-être pas les partisans de la Zététique.
Depuis trois mille ans, la Torah nous ouvre un chemin vers la raison et l’éthique, et ce message reste aujourd’hui de la plus grande pertinence.
Oui, face aux situations de la vie, face aux situations politiques, face à la situation en Israël, nous avons de bonnes raisons d’avoir peur.
Mais aussi, dotés de notre raison, de notre savoir, de notre amour de la vérité et de notre connaissance juive de l’âme humaine, nous devons nous souvenir des merveilleux outils que nous avons dans nos mains pour nous rassurer, pour nous élever aussi haut que possible dans la justice, le bien et l’amour de notre prochain.

La Torah nous dit : « N’apprends pas à pratiquer les abominations de ces peuples. »

לֹא-תִלְמַד לַעֲשׂוֹת, כְּתוֹעֲבֹת הַגּוֹיִם הָהֵם

Rachi développe : « N’apprends pas à pratiquer, mais apprends à comprendre et à enseigner, c’est-à-dire comprendre ce qu’ils font et combien ils sont nocifs, enseigner à tes enfants de ne pas agir de cette façon, car il s’agit de pratiques étrangères. »

לֹא תִלְמַד לַעֲשׂוֹת. אֲבָל אַתָּה לָמֵד לְהָבִין וּלְהוֹרוֹת, כְּלוֹמַר לְהָבִין מַעֲשֵׂיהֶם כַּמָּה הֵם מְקֻלְקָלִין וּלְהוֹרוֹת לְבָנֶיךָ לֹא תַּעֲשֶׂה כָּךְ וְכָךְ שֶׁזֶּה הוּא חֹק הָעוֹבְדֵי כּוֹכָבִים:

Notre tradition nous enjoint de nous éloigner de ces pratiques, mais aussi de les comprendre, pour nous en prémunir, pour enseigner comment leur résister.
C’est également ce que font Charpak et Broch, en nous proposant de comprendre les procédés d’ illusionnisme pour nous en affranchir, devenir sorciers pour désamorcer la sorcellerie, et ainsi, devenir, autant que possible, savants.

Notre tradition est une tradition d’actualité, de liberté, d’outils pour faire face aux incertitudes du monde, pour œuvrer à la cohésion humaine, à l’amour du prochain.

Qu’il nous soit donné d’y puiser avec intelligence et d’en recueillir l’élixir de jouvence concocté par Nicolas Flamel…
Euh, non, pardon, je me suis juste mélangée dans mes notes…

Que nous puissions nous abreuver à l’eau jamais assez désaltérante du savoir,
Et que le temps qui passera sur nous cette année nous rende plus sages l’an prochain que nous ne le sommes aujourd’hui !