Les religions et le sens de la vie, conférence interreligieuse féminine!

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L’antichoa

Yom Hashoa. Le jour de l’extermination.

Aujourd’hui, ce 15 avril 2015, ce 26 nissan 5775, nous sommes ici, nous sommes vivants, nous sommes ensemble, nous sommes debout face au passé.
Je suis ici en tant que française, au premier plan de cette extermination des enfants français, perpétrée par un gouvernement français, commémorée dans ce square du XXe arrondissement.
Je suis ici en tant que juive, en tant que Rabbin, qui tente d’accueillir les blessures des rescapés, des enfants de rescapés, et notre blessure dans notre besoin de sécurité, notre terrible perte en termes d’identité, en tant que personne qui essaye d’aider à réparer un peu le vide identitaire.
Je suis ici en tant qu’humaine qui s’interroge : Que peut-être l’humanité après la choa ? Que reste-t-il de nous ? Ce poids du passé nous attire vers la terre, nous attire vers le gouffre. Il continuera à nous attirer jusqu’à ce que nous l’ayons résorbé.
Les événements du monde d’aujourd’hui, les génocides du 20e siècle et ceux qui se déroulent en ce moment même nous le crient en face : le poids de la choa n’est pas résorbé, le trou noir créé par cette arme de destruction massive de l’humanité est encore là et nous attire à lui.
Et pourtant nous sommes là, et nous sommes ensemble, et nous sommes debout, et ceci est un acte d’une très grande puissance, c’est un très grand remède, un puissant signe d’espoir, le début d’une route vers la lumière. Le début.

Le programme du régime nazi était de détruire l’identité juive. Il a réussi à précipiter l’humanité dans le gouffre.
En s’attaquant à des enfants, le nazisme s’est attaqué à l’enfance toute entière.
En s’attaquant à des humains dans leur droit à la différence, le nazisme a détruit l’humanité.

Car le propre de l’humain, c’est la différence.
L’humain n’est pas un robot, son identité n’est pas une égalisation. Quand des humains se réunissent, ils forment un groupe d’individus, pas un corps, pas une totalité dans laquelle l’humain devrait se fondre, se dissoudre, disparaitre en fumée.
En réduisant des êtres humains, des enfants, à une chose qu’on peut brûler, Hitler a nié cette chose en plus qui nous anime et qui fait de nous plus des objets. Il a voulu nous fondre en un seul monstre dont il aurait la tête, unis dans l’adoration et dans la terreur.

Le nazisme ne s’est pas attaqué à n’importe quelle identité.
Il s’est attaqué au judaïsme.
En faisant cela, il touchait le point sensible de toutes les identités « autres ».
Le judaïsme, sagesse minoritaire en occident comme en orient, représente de tout temps l’altérité, l’Autre, Celui qui est solidaire, mais pas identique, celui qui ne se laisse pas convertir. Le judaïsme est l’autre dans l’espace.
Le judaïsme, sagesse antique, est également une tradition mère pour la chrétienté et pour l’Islam. Il représente le temps, l’histoire, la paternité, la filiation. La tentative d’assassinat du peuple juif, c’était un parricide. Le judaïsme est l’autre dans le temps.

Le judaïsme est un fervent défenseur de l’individuation.
Le symbole juif de la filiation, le symbole juif de la liberté et de l’indépendance de nos enfants, c’est la circoncision.
Par la circoncision, nous affirmons que nous sommes plus que nos corps, c’est nous qui façonnons notre être. Notre liberté va jusque-là.
Par la circoncision, nous affirmons que nos bébés ne nous appartiennent pas, ils sont avant tout dans l’alliance avec le créateur, ils ne sont pas nos choses, mais des acteurs libres.
J’ai appris récemment que dans l’enfer même des camps, dans le lieu de l’annulation de l’identité, certains déportés ont effectué des circoncisions. Le bébé allait mourir sous la main d’hitler, mais il était vivant et libre. Ces déportés en sursis devaient affirmer que la dignité humaine passe avant tout aucune vie n’est possible sans le droit pour l’individu de choisir qui il veut être, et de pouvoir ainsi faire le choix de la différence.

Alors je demande ce qu’est la choa. Et je sais que je ne peux pas en parler, car je ne peux pas l’appréhender, je n’arrive pas à me représenter ce qu’a pu être ce gigantesque assassinat programmé, et si j’y arrivais, je sais que je ne pourrais plus me tenir debout.
Et, je me tourne vers la question inverse : Qu’est-ce que l’anti-choa.

La choa, c’est la hiérarchisation des races. L’anti-choa, c’est dire que nous vallons tous autant.
La choa, c’est la volonté d’égaliser l’humain. L’anti-choa, c’est valoriser le génie propre de chacun.
La choa, c’est la terreur. L’anti-choa, c’est la paix et la liberté.
La choa, c’est la théorie du bouc émissaire, c’est dire c’est la faute des autres. L’anti choa, c’est quand j’assume mes responsabilités.
La choa, c’est nous considérer comme les bons et les victimes, l’anti choa, c’est nous considérer comme des acteurs responsables.
Car oui, les nazis ont pu faire croire à de nombreux citoyens qu’ils étaient les victimes, et qu’attaquer des femmes et des enfants, des artisans et des médecins, et les assassiner constituait une légitime défense.
La choa, c’est détourner le regard, l’anti choa, c’est voir en face le risque du mal, même quand il est en nous, et le canaliser.
La choa, c’est dire qu’un être humain ne vaut rien, l’anti-choa, c’est donner à chacun le sens de sa dignité.
La choa, c’est monter les uns contre les autres, les aryens contre les juifs, les collaborateurs contre la population. L’anti-choa, c’est travailler les uns avec les autres, c’est travailler là où notre action est bénéfique pour tout le monde.
La choa, c’est la confusion, l’anti choa, c’est la liberté d’être, la sagesse d’accepter les générations, la distinction.

L’anti choa, c’est t’aimer parce que tu n’es pas moi, c’est faire confiance à ta liberté.
Car, comme le dit ce proverbe qui reprend l’article 4 de la déclaration des droits de l’Hommes de 1798 : la liberté des uns commence là ou s’arrête celle des autres, il faut des limites.
La liberté exige des limites. Mais pas les limites du totalitarisme, pas les limites patriarcales « travail, famille, patrie ». Des limites qui libèrent, celle qui fondent le contrat social, « liberté, égalité, fraternité ».

Ainsi, je veux également dire que la liberté des uns commence là où COMMENCE celle des autres. Si ta liberté ne commence pas, la mienne est en danger, car celui t’oppresse me menace également.

Ce jour est celui de la commémoration.
La Choa a été une perte indicible pour le peuple juif, une atteinte dans nos corps, dans nos familles, dans notre dignité, dans notre identité, dans nos croyances, car comment croire en Dieu et comment croire en l’humanité après un tel chaos ?
Merci d’être là avec nous, votre amitié nous soutient dans notre humanité que nous devons continuer à cultiver en cette époque de violence.

Merci du fond du cœur, a notre maire du 20e, Madame Frédérique Calendra qui a permis à cette commémoration d’avoir lieu ici cette année encore, merci à Florence de Massol qui la représente ici, merci aux représentants des religions bouddhistes catholique musulmanne protestante et adventistes, merci aux communautés juives libérales, massorti et orthodoxes qui sont avec nous et merci aux représentants des associations et en particulier de la LICRA. Merci du fond du coeur à Marc Wluzcka qui a porté cet événement à bout de bras, ainsi qu’à tous ceux qui ont contribué à l’organisation.

La choa a été un renversement de l’identité humaine, merci à tous, de nourrir cette humanité par le courage face au passé, ici, au square Edouard Vaillant, en l’année du centenaire de sa mort, en ce lieu symbolique, en ce temps symbolique.

Un jour, il le faut, la choa nous semblera lointaine, toutes ses conséquences seront neutralisée, toutes les idées qui l’ont amenée seront réfutées, les sentiments qui l’ont permise n’existeront plus.
La braise des génocides sera éteinte.
Ce jour, nous fêterons ensemble notre libération en tant que juifs, oui, et en tant que Français, oh oui ! et en tant qu’humains.
D’ici-là je formule le vœu que nous soyons toujours plus nombreux, ici, square Edouard Vaillant, en ce jour, le jour de Yom Hashoa, pour prendre la mesure de cette horreur qui a voulu réduire 6 millions de personnes à une condition d’objet, qui a nié la conscience qui fait de chacun de nous un être humain. Cultivons toujours cette conscience.

Blasphèmes, Péchés, Crimes et Délits par Mano Siri

Voici les définitions qui étaient à la base de notre atelier de dimanche dernier. Définir les mots permet de recadrer sans violence, de recadrer en fonction d’éléments objectifs. Vous trouverez ici le texte préparé par notre intervenante comme base de la discussion. Pour un petit résumé de nos discussions, voir https://poursurmelin.wordpress.com/2015/01/25/interconvictionnel-surmelin/.

Blasphèmes, Péchés, Crimes et Délits par Mano Siri

Quatre notions qui ont en commun de renvoyer à l’idée de « faute » mais que tout sépare ou rapproche selon le système de valeur auquel on se réfère.
Ainsi en est-il par exemple du blasphème.

Qu’est-ce qu’un blasphème ?
Voilà ce que l’on trouve dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert :
BLASPHEME, s. m. se dit en général de tout discours ou écrit injurieux à la Majesté divine : mais dans l’usage ordinaire, on entend plus spécialement par blasphèmes, les jurements ou impiétés contre le saint nom de Dieu, proférés de vive-voix.
Les Théologiens disent que le blasphème consiste à attribuer à Dieu quelque qualité qui ne lui convient pas, ou à lui ôter quelqu’attribut qui lui convient. Selon saint Augustin toute parole mauvaise, c’est-à-dire, injurieuse à Dieu, est un blasphème : Jam verò blasphemia non accipitur nisi mala verba de Deo dicere. De morib. Manich. lib. II. cap. xj. Ainsi ce serait un blasphème, que de dire que Dieu est injuste & cruel parce qu’il punit le péché originel dans les enfants qui meurent sans baptême. Le blasphème est une suite ordinaire de l’hérésie : puisque celui qui croit mal, parle indignement de Dieu & des mystères qu’il méprise. C’est ce qui s’appelle proprement blasphème.

On a donc là une piste qui met clairement le blasphème du côté du péché, et pas n’importe lequel, le péché qui touche à la question même de Dieu : le blasphème n’est donc pas un simple péché mais un péché contre Dieu ; de plus, et c’est peut-être là l’ambiguïté attachée à cette notion il est aussi une atteinte au dogme, à l’orthodoxie qui énonce ce qu’il faut croire et savoir concernant Dieu et, pour parler comme les chrétiens (puisque l’article ici cité de l’Encyclopédie avait été rédigé par un abbé) contre les mystères de la foi.
Bref le blasphémateur est :
– un pécheur
– un hérétique
– un incroyant

Il pèche contre l’esprit pourrait-on dire : la possibilité qu’existe un délit de blasphème implique donc par conséquent une remise en cause radicale des articles 10 et 11 de la DDHC qui stipulent que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que celles-ci ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi », et « la Libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas réprimés par la Loi ». La DDH (1948) précise dans son article 18 que « Toute personne a droit à la liberté de conscience et de religion : ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites ».

On comprend donc qu’instituer ou laisser entendre qu’il y aurait un « délit de blasphème » laisserait supposer que la loi qui régit la société, la loi politique donc, serait une loi venant de Dieu ou instituée par Dieu et non pas une loi conçue, écrite et promulguée par des hommes en fonction de normes de vie communes – n’intéressant pas le divin – qu’ils se seraient donnés pour pouvoir vivre en paix et en sécurité.
La question de savoir si le blasphème relève du crime, du délit, du non-lieu ou du droit est donc un indicateur du rapport institutionnalisé ou non qu’une société politique établit ou au contraire récuse avec le théologique.
Le propre des sociétés laïques et des Etats de droit est justement de neutraliser le théologique et de le sortir du politique : le blasphème ne saurait y être un délit, encore moins un crime ; il est donc a minima permis (puisqu’il n’est pas interdit) : il peut également constituer un droit au sens où il peut y avoir un droit au blasphème, c’est à dire un droit à l’impiété et à l’hérésie.

Pourquoi beaucoup de musulmans, j’entends par là surtout ceux qui pratiquent ou ont le désir de pratiquer un islam paisible, se sentent-ils néanmoins « agressés », « injuriés », « humiliés » par ce qu’on appelle communément les caricatures de Charlie Hebdo, qu’ils jugent blasphématoires ?
Car ce qui est intéressant ici c’est qu’ils se sentent atteints personnellement par ces caricatures qui mettent en scène le Prophète et le Coran en s’en moquant, mais ne les désigne pas et ne les attaque pas en tant que personnes.
Pourquoi, en d’autres termes, se sentent-ils aussi agressés que nous pourrions l’être quand nous avons affaire à une caricature antisémite c’est à dire à une représentation reprenant systématiquement et intentionnellement (ou non) des traits physiques ou moraux attribués par les antisémites aux Juifs ?
Parce que c’est un fait que les caricatures de Charlie Hebdo les choque et les blesse, pour la plupart.
Comment penser, recevoir et répondre à ce « fait têtu » de la réalité ?

Mano Siri