Paracha Chémot : l’Alliance est-elle féminine ou masculine ?

Nous ouvrons le deuxième livre de la Torah, le livre de l’Éxode, sefer Chémot en hébreu. Chémot (שְׁמוֹת) signifie les noms, les sens, les lignées, les recensements; en particulier les recensements des personnes qui ont contribué, de façon remarquable, à la constitution du peuple Juif.

Le livre de l’Éxode décrit trois grands événements : la sortie d’Égypte des enfants d’Israël, l’Alliance scellée entre Dieu et son peuple et la construction du Sanctuaire.

Sa première paracha, la paracha Chémot, aborde la question de l’esclavage des hébreux, la tyrannie de Pharaon, et l’apparition de Moïse dans des circonstances très singulières.

Pour approfondir ce thème, une petite vidéo et un article qui la commente, sur la paracha de la semaine !

La paracha Chémot du sefer Chémot (Éxode) 1:1 à 6:1 et la puissance des alliances féminines

Les recensements des grandes figures de l’Alliance et de l’histoire d’Israël citent surtout des personnages masculins. Pourtant, de nombreuses femmes ont joué un rôle décisif en ce domaine. La paracha Chémot en fait la démonstration.

Cette paracha nous présente un Pharaon, successeur de celui qui a accueilli Joseph et sa famille avec bienveillance, qui condamne les hébreux aux travaux  forcés puis tente de les détruire, en tant que peuple, par l’élimination des nouveaux-nés mâles, dès leur venue au monde.

Chémot 1:11 à 1:16. Et on imposa à ce peuple des chefs de travail forcé afin de l’accabler de labeur. Il dut bâtir pour Pharaon des villes d’entreposage, Pithom et Ramsès…Mais, plus on opprimait ce peuple, plus il se multipliait…et les Égyptiens éprouvèrent pour lui de l’aversion…Alors, le roi d’Égypte  fit venir les accoucheuses hébreues qui se nommaient, l’une Chifrah, l’autre Pouah…Il leur dit: « Lorsque vous accoucherez les femmes hébreues, vous regarderez le sexe de l’enfant: si c’est un garçon, faites-le mourir, si c’est une fille, laissez-la vivre. »

Ces versets citent deux personnages féminins, les sages-femmes hébreues, dont nous reparlerons.

Une autre figure féminine, qui nous accompagnera tout au long de la Torah, apparaît très vite. C’est Myriam la prophétesse, sœur d’Aaron, qui réussit à convaincre ses parents, Amram et YoHéved, de concevoir un troisième enfant. Il sera nommé  » Moïse « .

Moïse n’est pas tué à sa naissance, malgré les exigences de Pharaon, car les deux sages-femmes hébreues, Chifrah et Pouah, désobéissent à ses ordres.

Chémot 1:17. Mais les sages-femmes craignaient Dieu. Elles ne firent pas ce que leur avait demandé le roi d’Égypte, et laissèrent vivre les enfants hébreux mâles.

Myriam convainct sa mère YoHéved de donner naissance à Moïse, Chifrah et Pouah l’épargnent, elles transmettent le relais à une autre héroïne de la paracha, Batiha (בִּתְיָה), la fille de Pharaon.

Chémot 2:3 à 2:6. [YoHéved] ne pouvant le cacher plus longtemps, lui prépara un berceau de papyrus qu’elle enduisit de bitume et de poix. Elle y plaça l’enfant et le déposa dans les roseaux, sur la rive du fleuve…Sa sœur [Myriam] se posta à distance pour voir ce qu’on ferait de lui…Cependant, la fille de Pharaon [Batiha] descendait pour se baigner dans le Nil, ses servantes la suivant sur la rive. Elle aperçut le berceau parmi les roseaux et envoya une servante le prendre…Elle ouvrit le berceau et y vit l’enfant qui pleurait. Elle eut de la compassion pour lui, tout en disant: « c’est l’un des enfants des hébreux. »

Batiha sauve Moïse des eaux et décide de l’adopter. Elle demande à YoHéved, par l’intermédiaire de Myriam, d’allaiter le petit garçon et de le lui rendre ensuite.

Chémot 2:7 à 2:10. Sa sœur [Myriam] dit à la fille de Pharaon: « faut-il aller trouver une nourrice, parmi les femmes hébreues, qui allaitera cet enfant? »..La fille de Pharaon lui répondit: « Va. » Et la jeune fille alla chercher la mère de l’enfant…La fille de Pharaon dit à celle-ci: « emporte cet enfant et allaite-le moi, je t’en donnerai un salaire. » La femme prit l’enfant et l’allaita…L’enfant devenu grand, elle le rendit à la fille de Pharaon et il devint son fils. Elle lui donna le nom de Moïse en disant: « c’est que je l’ai tiré des eaux. »

Une véritable boucle d’alliances féminines s’est formée, pour donner la vie à Moïse et le prendre en charge. Ainsi, Moïse reçoit à la fois l’éducation juive par sa mère naturelle, YoHéved, et l’éducation égyptienne, qui lui sera précieuse par la suite, par la fille de Pharaon, Batiha.

Quel rôle ont joué les personnages de sexe masculin dans cet événement ? Rien de glorieux au départ. C’est d’abord Pharaon qui fait le mal et veut détruire, puis Amram, le père de Myriam, qui, selon le Talmud Sota (12b) décide de se séparer de YoHéved, peu après l’annonce des décisions de Pharaon. Pire encore : Amram est une personnalité respectée de la communauté Israélite, en conséquence tous les maris choisissent de l’imiter, et se séparent de leurs épouses. L’alliance se rompt alors entre les hommes et les femmes.

L’Alliance est-elle féminine ou masculine ?

Amram se rattrape en acceptant d’écouter sa fille, Myriam. Myriam lui dit qu’en ne voulant plus faire d’enfant, il entre dans le jeu de Pharaon : tous les nouveaux-nés disparaîtront, masculins comme féminins. Myriam le critique aussi, très fortement, en affirmant que le décret de Pharaon n’est encore qu’au stade du risque, un risque très grand, mais seulement un risque pour le moment, alors que sa décision va au-delà des espérances de Pharaon en aboutissant à l’anéantissement du peuple hébreu en Égypte.

La grandeur d’Amram est d’abord d’avoir écouté les reproches de sa fille, puis d’avoir fait preuve d’humilité en reconnaissant ses erreurs de jugement et de comportement. Au point d’aller au devant de YoHéved afin de se faire pardonner en la reprenant pour épouse. Les autres maris hébreux en feront tout autant.  L’alliance entre les hommes et les femmes Israélites est restaurée. Moïse naîtra du renouveau de ces liens dans la continuité.

La paracha Chémot nous a montré la force d’une alliance entre femmes de conditions différentes, de peuples différents et surtout de rangs sociaux différents : une princesse égyptienne, Batiha, a accepté de tendre la main à des esclaves hébreues pour sauver un enfant inconnu d’elle. La sensibilité de ces femmes a bousculé des barrières qui se révèlent être de peu de poids à posteriori.

Cette alliance féminine a permis de rétablir l’alliance hommes-femmes, nécessaire à la vie matérielle comme à la vie spirituelle du peuple.

La mise en oeuvre du concept d’alliance s’exprime dans tous les domaines: il s’agit de considérer tous les êtres humains comme nos alliés. Les discriminations hommes-femmes, riches-pauvres, élites-esclaves, ou les discriminations religieuses n’ont pas de légitimité dans cette approche, car c’est ensemble que nous pouvons « sauver Moïse » et contribuer à construire une société de liberté.

À l’occasion de l’entrée en scène de Myriam la prophétesse, nous vous suggérons de lire un ouvrage intitulé « Les cinq livres de Myriam » (The five books of Myriam). Ellen Frankel y met en scène des personnages féminins traditionnels et leur donne la parole pour exprimer leur compréhension de la Torah.

Paracha VayéHi : comment dépasser la mort ?

Tout a un début puis une fin, et tout se renouvelle. Le livre de la Genèse (Béréchit, בְּרֵאשִׁית, au commencement) s’achève avec la paracha VayéHi. Débute ensuite le livre de l’Éxode (Chémot, שְׁמוֹת, les noms) dans la continuité de la Torah.

Comme nous l’avons vu, la Genèse comporte trois parties : la création de l’univers, incluant l’humanité, avec ce qui en résulte, puis l’histoire des Patriarches et des Matriarches et enfin, le récit de la vie de Joseph. Par ailleurs, la Genèse nous révèle l’origine des Israélites en tant qu’individus et familles, alors que l’Éxode décrit plutôt la création d’un peuple, le peuple d’Israël.

A la fin de la Genèse, les hébreux (les Israélites de l’époque) se trouvent, dans leur majorité, en Égypte, rassemblés autour de Joseph et de Jacob; Jacob dont la vie s’achève.

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La paracha VayéHi du sefer Béréchit (Genèse) 47:28 à 50:26 et le dépassement de la mort de Jacob

Le sefer Béréchit s’achève avec la paracha VayéHi qui débute par : « Et Jacob vécut… » (וַיְחִי יַעֲקֹב). Cette Paracha nous parle de la vie et de la mort. La mort est liée à la vie. Elle n’est pas véritablement une disparition, au sens propre du terme. Elle est donc dépassée.

Citons un midrach du Talmud Taanit (5b) : deux Rabbins discutent de façon conviviale, en prenant ensemble leur repas. Rabbi NaHman demande à Rabbi Yitzak de lui raconter une histoire intéressante. Rabbi Yitzak répond :  » Je ne vais rien te raconter maintenant, parce que Rabbi NaHman a dit qu’il n’est pas prudent de parler en mangeant, car en parlant on risque de s’étouffer. » Rabbi NaHman acquiesce. À la fin du repas Rabbi Yitzak reprend la conversation et, en guise d’histoire, cite une parole de Rabbi YoHanan :  » Jacob, notre père, n’est pas mort ». Rabbi NaHman répond :  » Qu’est-ce-cela signifie ? Te moques-tu de moi ? Jacob est bien mort ! Il a eu son éloge funèbre, puis a été embaumé et inhumé. » Rabbi Yitzak dit alors :  » Je ne nie pas cela. Je parle d’un verset du livre de Jérémie qui dit : n’aie pas peur, mon fils Jacob, car aujourd’hui je te délivre et aujourd’hui tes enfants reviennent. »

Commentons cette phrase du livre de Jérémie. Jacob est Israël. Il est délivré et revit du fait de la délivrance et du retour de ses enfants, les enfants d’Israël. Cela signifie que Jacob, d’une certaine façon, est encore vivant maintenant. Il vit encore, de par ses enfants d’aujourd’hui, les membres du peuple Juif.

Nous en déduisons que nous tous vivons à travers nos enfants, de notre vivant comme après notre mort. Nos enfants et nos descendants, biologiques ou affectifs, sont porteurs à l’infini d’une partie de nous-même, partie de nous-même pas forcément tangible. Ce principe s’apparente à la notion de pérennité du Judaïsme par la transmission, de génération en génération.

Jacob, avant de s’éteindre, souhaite bénir ses enfants et petits enfants. Il bénit tout particulièrement Joseph par l’intermédiaire de ses deux fils, Manassé et Éphraïm. Jacob décide ainsi de placer les deux enfants de Joseph, nés avant son arrivée en Égypte, au rang d’enfants d’Israël, comme ses autres enfants :

Béréchit 48:5. « Et maintenant, tes deux fils qui te sont nés au pays d’Égypte avant que je vienne auprès de toi en Égypte, deviennent miens. Tout autant que Ruben et Siméon, Éphraïm et Manassé sont miens. »

Béréchit 48:20. Il les bénit alors et dit: « Israël te nommera dans ses bénédictions, en disant: que Dieu te fasse devenir comme Éphraïm et Manassé! » Il plaça ainsi Éphraïm avant Manassé.

Depuis des siècles nous continuons à nous appeler « les enfants d’Israël » ( Béné Israël – בְּנֵי יִשְׂרָאֵל), ou encore « les enfants de Jacob ». Notre vie est ainsi un prolongement de la vie de Jacob.

La transmission du Judaïsme est en relation étroite avec la bénédiction des enfants par leurs parents. Le vendredi soir, quand nous pratiquons la bénédiction des garçons nous apposons nos mains sur leurs têtes, et nous prononçons ces paroles : « que l’Éternel te mette au même niveau que Éphraïm et Manassé ». Ce qui signifie que nous mettons directement nos fils en relation avec Jacob, sans nous préoccuper de la longueur du temps passé. En ce qui concerne nos filles, nous les bénissons de la même façon, en disant : « que l’Éternel te mette au même niveau que Sarah, Rébecca, Léa et Rachel. »

La braHa (bénédiction) des enfants, renouvelée en permanence, est à l’image d’une source intarissable de sagesse recueillie puis transmise sans cesse. Cette notion de temps sans limite nous fait penser au verset 7:9 du Deutéronome : « Tu sais bien que l’Éternel, ton Dieu, est le vrai Dieu, fidèle au pacte d’alliance et bienveillant envers ceux qui l’aiment et qui accomplissent ses commandements, jusqu’à la millième génération. »

La paracha VayéHi cite également la mort de Joseph.

Béréchit 50:24 à 50:26. Joseph dit à ses frères: « Je vais mourir. Sachez que l’Éternel se tournera vers vous. Il vous fera quitter ce pays pour celui qu’il a promis par serment à Abraham, Isaac et Jacob »…Alors Joseph fit jurer les fils d’Israël pour leur dire: « Oui, l’Éternel se tournera vers vous, alors vous devrez faire remonter d’ici mes ossements. » Joseph mourut âgé de cent dix ans. Il fut embaumé puis fut déposé dans un cercueil en Égypte.

Joseph fait une requête à transmettre de génération en génération. Il  demande aux futurs Béné Israël d’emporter ses ossements avec eux quand ils quitteront l’Égypte pour gagner la terre de Canaan. Joseph pressent que l’avenir s’ouvrira aux enfants d’Israël, après une longue période de tourment.

Le transfert des ossements de Joseph, comme ceux de Jacob, a pour but de préserver le lien physique entre les générations fondatrices du monothéisme hébreu, et les générations qui tentent de vivre paisiblement dans leur terre promise, le pays de Canaan, qui deviendra après le retour de 2000 ans d’exil, l’État d’Israël.

La transmission se poursuit. Ainsi que l’énonçait Rabbi ItsHak avec provocation, Jacob, notre ancêtre, n’est pas mort. A nous de continuer son enseignement, de d’être digne d’ « Israël ».