Paracha Vayigach : Une nouvelle fraternité et une bonne nouvelle année!

Nous pourrions disserter longuement sur les failles de la puissance. Contentons-nous d’évoquer les failles de Joseph, fils de Jacob.

Comme relaté dans la paracha précédente, Joseph est élevé au rang de « vice-roi » d’Égypte, alors que sa famille le croit disparu à jamais. Il est devenu un homme puissant; mais il reste porteur de blessures morales d’enfance dont il est pleinement conscient.

Il semble certain que Joseph ne sera en paix avec lui-même, qu’au jour de la cicatrisation de ses plaies d’enfance. Recréer la fraternité est l’objectif majeur qu’il s’est donné, pour y parvenir.

Pour approfondir ce thème, une petite vidéo et un article qui la commente, sur la paracha de la semaine !

La paracha Vayigach du sefer Béréchit (Genèse) 44:18 à 47:27 et la fraternité recréée

Joseph a pu se relever de toutes les épreuves que la vie lui a imposé, et pour cette raison il a été capable de devenir le bras droit de Pharaon. L’épreuve qui l’a marqué le plus est d’avoir été vendu comme esclave par ses propres frères. La fraternité s’est brisée à ce moment là. La renaissance de cette fraternité détruite est devenue une obsession pour Joseph, qui voudrait, plus que tout, revoir sa famille réunie autour de lui.

Un verset de la paracha Vayéchev est significatif :

Béréchit 37:16. Alors, il dit: « Ce sont mes frères que je cherche »…

La famine, en terre de Canaan, oblige les frères de Joseph, excepté Benjamin, à descendre en Égypte pour se ravitailler. À cette occasion, ils se présentent devant Joseph qui les reconnaît sans se faire reconnaître d’eux. Joseph exerce alors sur eux une pression douloureuse, dont l’objectif est de les mettre à l’épreuve de la fraternité.

Joseph imagine un scénario qui lui permettra de tester ses frères; ses frères, qui par une abjecte jalousie ont tenté de le faire disparaître. Joseph veut vérifier que ses frères, au fil des années, ont changé et sont devenus dignes d’être aimés, dignes de la fraternité qu’il souhaite reconstruire.

Dans ce test, c’est la sensibilité fraternelle des frères de Joseph qui devra faire ses preuves. Le plus jeune, et le plus vulnérable d’entre eux, en sera le personnage-clé. Ce jeune frère est Benjamin, le dernier-né de Rachel, son frère de père et de mère, celui pour qui il éprouve une grande tendresse.

Nous devons citer plusieurs versets de la paracha Mikets pour exposer le scénario :

Béréchit 42:8 à 42:9. Joseph reconnut ses frères, mais eux ne le reconnurent pas…Joseph se souvint alors des rêves qu’il avait eus à leur sujet. Il leur dit: « Vous êtes des espions! C’est pour découvrir les points faibles du pays que vous êtes venus! »

Béréchit 42:19 à 42:29. Si vous êtes de bonne foi, qu’un seul d’entre vous [Siméon] soit détenu dans votre prison, tandis que vous irez apporter à vos familles de quoi calmer leur faim…Puis amenez moi votre plus jeune frère [Benjamin]. Alors vos paroles seront jugées dignes de foi et vous ne mourrez pas. » Ils acquiescèrent……Ils chargèrent leurs céréales sur leurs ânes et partirent……Arrivés chez Jacob leur père, au pays de Canaan, ils lui contèrent toute leur aventure…

Dans un premier temps, Ruben tente sans succès de convaincre Jacob de leur confier Benjamin. Juda prend le relais et trouve les bons arguments pour faire céder son père.

Béréchit 43:11 à 43:13. Jacob, leur père, leur dit: « Puisqu’il en est ainsi, faites ceci: mettez dans vos bagages les meilleures produits du pays et apportez les en hommage à cet homme [Joseph]…… Munissez vous d’une double somme d’argent et l’argent qui a été mis à l’entrée de vos sacs, restituez le de vos mains……Prenez votre frère [Benjamin]. Levez-vous et retournez vers cet homme. »

Joseph garde Siméon en otage avant de libérer les autres frères accusés d’espionnage. Les frères se rappellent alors à quel point ils ont maltraité Joseph dans le passé. Ils se retrouvent dans une situation comparable et sont pris de remords. Après avoir obtenu l’accord de Jacob, ils redescendent en Égypte avec Benjamin.

Joseph, heureux d’avoir revu son petit frère Benjamin, monte un stratagème pour le garder avec lui : l’arrestation de Benjamin pour un vol qu’il n’a pas commis.

Béréchit 44:12. L’intendant fouilla, commençant par le plus âgé, finissant par le plus jeune. La coupe fut trouvée dans le sac de Benjamin.

Nous sommes maintenant dans la paracha Vayigach.

Juda intervient alors pour convaincre Joseph de libérer Benjamin. Il lui explique que Jacob mourra de chagrin si Benjamin disparaît.

Béréchit 44:30 à 44:34. Et maintenant, en retournant chez ton serviteur, mon père, si nous ne sommes pas accompagnés du jeune homme, sa vie étant attachée à la sienne,…ne voyant point paraître le jeune homme, il mourra. Tes serviteurs auront fait descendre les cheveux blancs de ton serviteur, notre père, de chagrin au Shéol…Car ton serviteur a répondu de cet enfant à son père, en disant: ‘Si je ne te le ramène, je serai coupable à jamais envers mon père’…Donc, de grâce, que ton serviteur, à la place du jeune homme, reste esclave de mon seigneur et que le jeune homme reparte avec ses frères…Car comment retournerais-je près de mon père sans ramener son enfant? Pourrais-je voir la douleur qui accablera mon père? »

Après avoir entendu cela, Joseph est sûr que ses frères ont réellement changé, avec le temps, mais aussi sous sa pression et celle de Jacob. Il craque et en pleurs leur révèle sa véritable identité, tout en demandant des nouvelles de Jacob.

Béréchit 45:1 à 45:4. Joseph ne put se dominer……Il éleva la voix en pleurant……et il dit à ses frères: « Je suis Joseph; mon père vit-il encore? » Mais ses frères ne purent lui répondre, car ils étaient frappés de stupeur…Joseph dit alors à ses frères: « Approchez-vous de moi, je vous prie. » Et ils s’approchèrent. Il reprit: « Je suis Joseph, votre frère que vous avez vendu pour l’Égypte. »

La fraternité et l’amour de la famille ont étés les plus forts.

Les frères de Joseph ne sont plus les mêmes. Ce changement, dans le sens du bien, face à des situations analogues, peut être considéré comme une démarche de Téchouva (תשובה). Selon Maïmonide, ce type d’évolution personnelle correspond à l’essence même de la Téchouva.

La famille de Jacob, finalement réunie en Égypte

Ensuite, Joseph demande à ses frères de vite retourner en terre de Canaan et de revenir au plus tôt en Égypte, avec leur père, Jacob, et tout le reste de la famille.

Béréchit 45:9 à 45:10. « Remontez vite vers mon père et dites lui ce qui va suivre. Voici ce qu’a dit ton fils Joseph: Dieu m’a fait le seigneur de toute l’Égypte. Viens auprès de moi, ne tarde pas…Tu habiteras la terre de Gessen [en Égypte] et tu seras tout près de moi, toi, tes enfants, tes petits-enfants, ton petit bétail, ton gros bétail et tout ce qui t’appartient. »

La fraternité a finalement pu renaître, ce n’est pas simplement le « passage du temps » qui a soigné les plaies, mais un travail relationnel et personnel considérable. Le Joseph et les frères qui se retrouvent ne sont pas ceux du passé. Une nouvelle réalité familiale est née.

Bonne année 2017 à toutes et à tous!

Paracha VayéleH : comment rassembler un peuple divisé ?

On parle, à juste titre, du peuple juif comme d’un peuple relativement uni et ayant le sens de la communauté. Il faut souligner que la communauté juive n’est fragmentée qu’en apparence. Elle fait fait preuve de diversité dans la pratique religieuse, mais sans division absolue, sans fracture. Il n’existe qu’une seule religion juive, le judaïsme.

La question de l’unité du peuple d’Israël, autrement dit du peuple juif, se pose depuis l’origine. Moïse s’est posé cette question sans doute le premier. L’unité d’un peuple passe par le partage des valeurs, l’équité et l’amour du prochain. L’amour du prochain est un principe majeur du peuple juif. L’éparpillement de ses membres n’a jamais été un obstacle à ce principe.

Notre paracha se situe presque à la fin du Deutéronome. Moïse prépare les enfants d’Israël à son départ définitif. Un désir le tourmente, celui de résoudre les divisions de son peuple et d’obtenir une unité immuable, non seulement pour l’entrée en terre de Canaan, mais pour un futur sans limite.

La paracha  VayéleH est l’objet de cette importante question.

Pour approfondir ce thème, une petite vidéo et un article qui la commente, sur la paracha de la semaine !

La paracha VayéleH du sefer Devarim (Deutéronome) 31:1 à 31:30, et l’unité du peuple d’Israël

La paracha VayéleH contient un commandement important, le commandement de Hakel. (« Hakel » se traduit par « rassemble ». Hakel est de la même racine que « kéhilla », signifiant « communauté ». Une Synagogue est une kéhilla, un lieu ou l’on se rassemble.)

Moïse expose le commandement de Hakel aux prêtres, aux lévites et aux sages d’Israël.

Devarim 31:10 à 31:13. « Et Moïse leur ordonna ce qui suit: à la fin de chaque septième année, à l’époque de l’année de rémission, lors de la fête des cabanes, alors que tout Israël vient comparaître devant l’Éternel, ton Dieu, dans l’endroit qu’il aura choisi, tu feras lecture de cette loi devant tout Israël, qui écoutera attentivement. Tu y rassembleras tout le peuple, les hommes et les femmes et les enfants, ainsi que l’étranger qui est dans tes murs, afin qu’ils entendent et s’instruisent, et révèrent l’Éternel, votre Dieu, et s’appliquent à pratiquer toutes les paroles de cette loi; et que leurs enfants, qui ne savent pas encore, entendent aussi, et qu’ils apprennent à révérer l’Éternel, votre Dieu, tant que vous vivrez sur le sol pour la possession duquel vous allez passer le Jourdain. »

Le commandement de Hakel a 2 exigences : le rassemblement spirituel et le rassemblement physique des enfants d’Israël. Il demande le rassemblement de tout le peuple d’Israël, dans le Temple de Jérusalem, à la fin de l’année de la chmitah (rémission, tous les 7 ans), pendant la fête de Soukot (fête des cabanes). L’objectif est que le peuple écoute la lecture de longs passages du Deutéronome.

La fête de Soukot est la fête pendant laquelle il est fait abstraction des inégalités sociales. La fin de l’année de la chmitah est le temps ou chacun est débarrassé de son fardeau de dettes, le temps du recommencement et de la cohésion du peuple.

Moïse emploi les termes « kol Israël » (כָל יִשְׂרָאֵל), tout Israël. Le peuple d’Israël est concerné dans sa totalité, les hommes (הָאֲנָשִׁים), et les femmes (וְהַנָּשִׁים), et les enfants (וְהַטַּף) et l’étranger ( והגר ).

La paracha VayéleH est lue entre Roch Hachana et Yom Kipour, pendant les 10 jours de Téchouva (repentance), les 10 jours de recommencement. A ce moment, nous sommes tous rassemblés pour nous recueillir, nous repentir, étudier, comprendre et parcourir spirituellement le chemin du peuple juif. Nous nous trouvons, à ce moment là, dans une situation répondant au commandement de Hakel.

Revenons à la Téchouva. Elle est la démarche de recommencement par la reconnaissance des fautes et la prise d’engagements. La Téchouva demande aussi que nous nous tournions les uns vers les autres, afin que les relations affectives soient régénérées. (En analyse transactionnelle on appelle cela « décoller les timbres ». Ce concept découle du principe qu’un grand nombre de toutes petites choses perturbent souvent les relations entre individus. Ces toutes petites choses sont à identifier et à neutraliser par la rencontre et le dialogue.)

Avant Yom Kipour nous nous tournons les uns vers les autres pour donner un nouveau départ à nos relations. Au moment d’honorer cette fête nous nous rassemblons physiquement et spirituellement à la Synagogue. C’est sans doute là que se trouve la correspondance avec le commandement de Hakel.

Le message à tirer pour l’unité du peuple juif

Pour consolider l’unité du peuple juif il serait bon que nous commémorions souvent le commandement de Hakel; que se soit au moment de Yom Kipour ou en toute autre occasion.

Nous devons bien comprendre, également, que les différents courants de pensée du judaïsme ne concernent que certains aspects de la tradition et non pas l’essentiel de ses valeurs. Valeurs dont nous ne devons pas trop nous éloigner. Gardons toujours en mémoire certaines d’entre elles : la connaissance, le respect des différences, le dialogue et l’amour du prochain. Restons ainsi rassemblés dans nos différences.

Paracha Devarim : répéter, c’est recréer

Répéter ce que l’on dit clairement devrait être inutile. Et pourtant c’est souvent nécessaire pour être écouté et pour se faire comprendre. Le comportement humain en veut ainsi.

Il est souvent nécessaire de répéter, sous différentes formes adaptées aux différentes situations. Cette pratique s’applique aujourd’hui à la formation, au commerce, à l’éducation, au management… La recherche de l’intérêt, de la compréhension et de l’approbation a besoin de la répétition, sous différentes formes, suivant un fil conducteur unique. Ce principe s’applique-t-il à la tradition juive ?  Que signifie la répétition dans le Judaïsme? Pourquoi Moïse répète-t-il la Torah dans ce dernier livre, qui se nomme « les paroles » en hébreu et « répétition de la loi » (Deutéronome) en Français?

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Le sens de la paracha Devarim du sefer Devarim (1:1 à 3:22)

Le sens de la paracha Devarim est justement la répétition indispensable. La version francisée de Devarim est Deutéronome (deutero nomos) qui signifie « répétition de la loi ». Cette formule nous laisse imaginer une loi solidement ancrée, écrite dans le marbre, que l’on devrait répéter jusqu’à ce quelle soit gravée dans notre cerveau. Le terme hébreu Devarim est beaucoup plus plaisant. Il se traduit par « les paroles » et également par « les choses ». Devarim est un terme très ouvert qui laisse la place à des messages de rigueur autant qu’à des messages d’amour ou d’encouragement agréables à entendre.

D’où vient ce besoin de répétition inscrit dans le Deutéronome ? Des passages de la paracha nous mettent sur la voie.

Devarim 1:3. « Or, ce fut dans la quarantième année, le onzième mois, le premier jour du mois, que Moïse redit aux enfants d’Israël tout ce que l’Éternel lui avait ordonné à leur égard. »

Devarim 1:5 à 1:7. « En deçà du Jourdain, dans le pays de Moab, Moïse se mit en devoir d’exposer ce commandement, et il dit: L’Éternel notre Dieu nous avait parlé en Horeb en ces termes: Assez longtemps vous êtes demeurés dans cette montagne. Partez, poursuivez votre marche, dirigez-vous vers les monts amoréens et les contrées voisines, vers la plaine, la montagne, la vallée, la région méridionale, les côtes de la mer, le pays des Cananéens… »

Quelle est la raison de la répétition, par Moïse aux enfants d’Israël, de cette injonction d’entrer en terre de Canaan ? Moïse s’adresse à une nouvelle génération d’enfants d’Israël. L’entrée en terre de Canaan avait été interdite à la génération précédente car elle avait manifesté sa faiblesse par son refus d’y entrer, suite au rapport décourageant des éclaireurs (les explorateurs) envoyés en reconnaissance. Moïse doit donc tout répéter à cette nouvelle génération.

Quoi qu’il en soit, cette répétition est indispensable : les hébreux qui sont sur le point d’entrer en terre de Canaan sont les descendants des hébreux qui ont quitté l’Égypte. Pour la plupart, ceux-ci ne sont déjà plus de ce monde.

Répéter c’est recréer

Pour Sigmund Freud, le souvenir d’un événement n’est pas le reflet exact de cet événement enfoui dans la mémoire depuis longtemps. Tobie Nathan, professeur de psychologie contemporain, rajoute que l’acte de mémoire est, à vrai dire, un acte de création. Par exemple, le souvenir d’un épisode douloureux de notre vie peut nous faire du bien et nous remplir de fierté; tout simplement parce que nous avons réussi à le surmonter et à le surpasser. Ce sentiment de fierté était totalement absent lors de l’événement. C’est la réminiscence (la répétition virtuelle) de cet événement qui l’a créé.

Revenons à la tradition juive. L’alliance avec Dieu se répète, se renouvelle depuis Abraham, pas tout à fait à l’identique. Nous pouvons discerner divers types d’alliances et de révélations qui se succèdent de génération en génération, d’abord d’Abraham à Isaac, puis d’Isaac à Jacob. Plus tard Moïse sera l’interlocuteur de Dieu pour une alliance renouvelée; plus tard encore, ce sera la mission d’Ezra après le retour de l’exil à Babylone.

Le roi Josias (639 à 609 av.JC) et le grand prêtre Hilkiyahou sont à citer. Ce sont eux qui ont redécouvert le sefer Devarim au cours de la remise en état du Temple de Salomon. De la sorte, ils ont redécouvert la Torah dans sa totalité. Le roi Josias organisera peu après une lecture publique de la Torah à l’attention du peuple, pour que celui-ci renoue avec la spiritualité du Judaïsme. L’alliance aura ainsi été renouvelée. L’expression « répéter c’est recréer » s’applique tout à fait à cet événement.

La répétition de la lecture de la Torah et son apport à notre vie

Traditionnellement nous répétons le texte de la Torah chaque année, paracha après paracha, semaine après semaine. La lecture de la Torah se termine et recommence avec la fête annuelle de SimHat Torah (« joie de la Torah ») célébrée à la synagogue.

Cette lecture de la Torah fait resurgir des épisodes du passé, exacts ou inexacts historiquement, mais fondateurs. Ces épisodes, par la relecture, et la réinterprétation prennent une existence nouvelle. La Torah n’est pas un « nomos » contrairement à ce que laisse entendre l’expression en français « Deutéronome ». Plus qu’une loi, elle est un enseignement sans cesse renouvelé. A chaque lecture quelque chose de nouveau est créé.

Quant à nous-mêmes, chaque fois que nous évoquons les événements de notre passé, nous leur donnons une apparence nouvelle (nous créons, comme dirait Tobie Nathan). Cela nous stimule et nous empêche d’être entravés par ce passé. Rajoutons que dans la tradition juive, la téchouva, par la repentance et l’engagement, nous aide à aller toujours de l’avant en tant qu’individu et plus largement en tant que peuple.

Paracha Chela’h Lekha : de quoi sommes-nous coupables ?

Lorsque nous échouons à mener à bien un projet, nous risquons de tomber dans le piège sournois de la culpabilisation. Nous éprouvons alors un malaise qui bloque notre capacité de réaction. Demandons-nous de quoi nous sommes réellement coupables. De commettre des erreurs ? De ne pas savoir faire les corrections nécessaires ? Ou tout simplement de céder à nos émotions au lieu de les accueillir et de les canaliser ?

Pour approfondir ce thème une petite vidéo et un article qui la résume, sur la paracha de la semaine!

 

Paracha Chela’h Lekha du sefer Bamidbar (13:1 à 15:41) :

Après la traversée du désert, le grand projet des enfants d’Israël est mis à mal : l’entrée sur le territoire de Canaan se révèle périlleuse.

Bamidbar 13:1 à 13:2. « Et l’Eternel parla à Moïse en disant : envoie des hommes afin qu’ils explorent le pays de Canaan que je donne aux enfants d’Israël. »

Moïse envoie des éclaireurs (explorateurs) qui devront donner un avis sur le comportement et l’étendue des populations de Canaan, ainsi que sur les ressources diverses de ce territoire. A leur retour les éclaireurs rapportent leurs observations à Moïse et au peuple :

Bamidbar 13:27 à 13:32. « Nous sommes entrés au pays où tu nous as envoyés et, vraiment, il ruisselle de lait et de miel, et en voici les fruits !…Toutefois, il est indéniable que le peuple qui habite dans le pays est fort et que les villes fortifiées sont très grandes…Nous ne pouvons monter contre le peuple car il est plus fort que nous…Le pays par où nous sommes passés, pour l’explorer, dévore ses habitants… ce sont des hommes d’une taille extraordinaire… »

Le rapport des éclaireurs décourage et bloque totalement le peuple qui refuse d’aller plus loin en s’insurgeant contre Moïse et Aaron.

Bamidbar 14:4. « Ils allèrent jusqu’à se dire l’un à l’autre : donnons nous un chef et retournons en Égypte ! »

Moïse, considère les éclaireurs coupables de décourager le peuple et le peuple coupable de faiblesse. Refusant que tous cèdent à la culpabilité, il s’adresse à Dieu :

Bamidbar 14:17 à 14:19. « Et maintenant, s’il te plaît, que ta force devienne grande, ô Éternel…Éternel lent à la colère et miséricordieux, pardonnant la faute et la transgression, mais en aucune façon n’exemptant de la punition… Pardonne, s’il te plaît, la faute de ce peuple… comme tu as pardonné à ce peuple depuis l’Égypte jusqu’ici. »

L’Éternel répond à Moïse :

Bamidbar 14:20. « Je pardonne selon ta parole. »

Dieu a pardonné, à la demande de Moïse, à l’ensemble du peuple. Ils ont commis une faute, mais c’est justement à cela que sert le pardon. Il  n’y a rien à pardonner aux gens parfaits. C’est lorsqu’il y a une faute ou  une erreur que la pardon est nécessaire. Le midrach raconte que Dieu lui-même a insisté pour que le pardon soit accessible également aux « méchants ». Ce pardon vise à dépasser la faute, à aller au-delà de la punition, à traiter le problème globalement afin d’aller au plus vite vers la solution. Ceci en identifiant les personnes capables de mener à bien le projet comme Caleb de la tribu d’Issachar, et Josué.

Bamidbar 14:25. « Alors que les Amalécites et les Cananéens habitent dans la basse plaine, demain changez de direction et mettez-vous en marche pour le désert par l’itinéraire de la mer Rouge. »

Puisque l’entrée en Canaan n’est pas possible, une alternative est trouvée. Des péripéties seront surmontées et le projet des enfants d’Israël aboutira.

 Que nous apporte la tradition juive dans de telles circonstances ?

Culpabilité et punition doivent être mises au second plan. La priorité est la recherche des clés d’une réussite collective, afin que tout blocage cède et que l’action reprenne. Lorsque le but ne peut être atteint immédiatement, il faut limiter la casse, et faire en sorte que le but puisse être atteint par la suite.

Cette paracha est à mettre en relation avec Yom Kipour qui est la fête du jugement par soi-même et du pardon des erreurs pour parvenir au recommencement. La Amida, élément central des offices, nous invite à ne pas nous appesantir sur notre culpabilité. N’oublions pas la Téchouva, processus de repentance par la reconnaissance des fautes et la prise d’engagements, ainsi que notre devoir d’entre-aide collective.

Pour conclure :    Plutôt que de nous sentir coupables, essayons de devenir capables!

Les femmes et les hommes seront pardonnés!

Il ne me serait pas venu à l’idée de poser cette question.

Les hommes et les femmes sont-ils/elles égaux devant la transgression?

Et lorsqu’on m’a interrogé sur cet aspect de notre tradition, j’ai d’abord été perplexe.

Mais Roch hachana approche, et cette question nous permet de reprendre un peu les bases de ce qu’est le pardon dans le Judaïsme.

D’après la tradition juive, lorsqu’on commet une erreur, il fait la réparer, qu’on soit un homme ou une femme.

Si il s’agit d’une erreur que nous avons commise vis a vis d’autres personnes, il faut réparer les dommages causés et rechercher la pacification.

Si on a subi un comportement problématique il faut en parler avec la personne pour lui faire comprendre le problème et trouver une solution, car ne faut surtout pas garder de rancune ni être entraîné vers la vengeance, même a un niveau inconscient.

Les fêtes du début d’année, les fêtes du recommencement, roch hachana et kipour, nous invitent à réexaminer les fautes commises vis-à-vis du prochain, vis-à-vis de nos même, et vis-à-vis du rituel et les commandements et du divin. C’est l’étape de la pacification intérieure.

Nous devons également faire en sorte de garantir d’agir mieux la prochaine fois. C’est la téchouva.

Dans certains cas, à l’époque du talmud et au moyen âge et parfois même aujourd’hui, certains rabbins ont considéré qu’entre la relation avec son mari et la relation avec dieu une femme pouvait légitimement privilégier son couple ( ainsi que parfois la charge du ménage et des enfants! )

A notre époque, en France et ailleurs, les hommes sont conscients de l’importance de leur rôle pédagogique et n’ont plus ce genre d’exigence et s’ils en ont ils ont les moyens de les dépasser pour encourager leurs épouses a vivre librement leur spiritualité. Chacun avance librement verts la recherche de la meilleure façon de se respecter lui/elle même, de respecter son prochain, ses valeurs et sa spiritualité.

Entrainons-nous encore à gagner les concours de circonstances

« Bar Hédia était un interprétateur de rêve….

Celui qui lui donnait une pièce, il le lui interprétait en bien, celui qui ne lui donnait pas de pièce, il le lui interprétait en mal.

Abbayé et Rava firent un rêve.

Abbayé lui amena une pièce, et Rava ne lui en donna pas. »

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L’histoire commençait bien, le rêve, ce qui s’exprime de notre conscience libérée par la nuit, la remise en place de nos pensées, et quelqu’un qui interprète. L’interprétateur allait nous donner peut être la clef de la vérité!

Mais  l’illusion se brise, bar Hédia était cupide, il ne donnait pas la clef des rêves, il redessinait les paysages à son propre avantage

Deux grands sages, deux amis-opposants, deux baalé maHloket, préoccupés par les mêmes questions, un même rêve, que vont-ils en faire ?

Ils amènent leurs pensées intimes à un interprétateur de rêves, ne croient-ils pas en leur propre sagesse ? Bar Hédia est corrompu, mais ça, ils ne le savent pas encore. Ces deux leaders,  des amoraim babyloniens du 4e siècle, Abayé, dirigeant de la yéchiva de pombedita , Rava, fondateur de la yéshiva de MéHoza, ont, comme nous, des questionnements douloureux.

Voici ce que Rava et Abbayé ont vu en rêve, ce que bar Hédia leur a dit.

Ils lui dirent : J’ai vu dans un rêve le verset suivant Ton bœuf sera égorgé sous tes yeux (deut 28)

A Rava il dit Ton commerce va faire banqueroute et tu n’auras plus envie de manger à cause de ta peine.

A Abbayé il dit Ton commerce va prospérer et tu n’auras plus envie de manger tellement ta joie sera grande

Ils lui dirent : Nous avons lu aussi, le verset suivant : tes filles seront données à un autre peuple,

A Rava il dit : Tes enfants seront nombreux mais ils se marieront dans la famille de ta femme et ils deviendront comme des étrangers pour toi.

A Abbayé il dit : ta femme mourra puis tes enfants seront soumis à une autre femme

Ils lui dirent encore : Tous les peuples de la terre verront

A Abbayé : ils verront ta renommée en tant que chef de la maison d’étude et tu inspireras la crainte

A Rava : ils verront ton humiliation, on attaquera le trésor royal on te soupçonnera, tu seras arrêté comme voleur et tout le monde éprouvera la crainte d’être soupçonné.

Les préoccupations de ces deux grands sages sont les nôtres, notre subsistance, notre famille, l’héritage que nous laisserons au monde.

Rava et Abbayé ont besoin de soutien et s’ouvrent au plus grand spécialiste de leur époque, de même que nous cherchons conseil.

Et, comme cela nous arrive parfois, ils se font posséder, de même que nous sommes nous-mêmes vulnérables.

Les conséquences en sont dramatiques. En effet, les interprétations de Bar Hédia se réalisent, si bien que Rava perd sa femme, ses enfants et ses richesses.

* * *

Notre peuple aussi a ses rêves, ses espoirs et ses préoccupations.

La liturgie de Roch Hachana nous dit : Faites téchouva, et vous serez inscrits dans le livre de la vie et non dans le livre de la mort.

Certains disent : Si vous ne revenez pas à une pratique orthodoxe, vous mourrez dans l’année. D’autres mettent ces interprétations au passé : la Choa a eu lieu parce que les juifs n’étaient pas assez pratiquants,  le papa de cette petite fille est mort cette année parce qu’il n’avait pas fait téchouva à Roch Hachana ou à Kipour.

Notre mouvement s’oppose à ces culpabilisations, qui enterrent la tradition, qui réduisent le judaïsme à de la superstition.

Les conséquences de ce genre d’interprétation, je les vois au quotidien depuis 16 ans que j’exerce en tant que rabbin, en Israël, en Belgique et maintenant en France, et même depuis mes années d’étude « laïques » en sociologie lors de mes enquêtes sur les croyances des juifs en France.

Notre communauté, le MJLF, et Surmelin, nous sommes activement et profondément engagées dans le combat contre ces discours destructeurs. Nous voulons transmettre le message du judaïsme traditionnel, qui est un enseignement de vie.

Comment interprétons-nous l’inscription dans le livre de la vie ?

Mais comme le veut la tradition, en affirmant que la vie, c’est la justice, les justes sont considérés comme vivant toujours par leur enseignement, les anti-justes comme étant morts, même de leur vivant.

Nous disons : Si vous vous engagez pour la justice et la vérité, vous serez  inscrits dans le livre de la vie, qui est le livre de la justice et du bien.

Si nous nous engageons dans les réflexions de Roch hachana, Kipour et Soukot , notre vie sera encore plus vivante l’an prochain qu’elle ne l’a été l’an dernier.

Le judaïsme n’appartient pas aux « bar Hédia ». Nous en assumons les interprétations.

* * *

Et, fidèle à la tradition, permettez-moi d’appliquer cet enseignement à la question qui préoccupe vraiment les juifs : Qu’est-ce qu’on mange ce soir !

Pour cela, je vais me livrer à un exercice très commun : le détournement verbal.

Comme nous l’enseigne la suite du Talmud BeraHot, le rêve suit la bouche, c’est-à-dire son interprétation.

Mais comme nous sommes juifs, nous pouvons détourner un peu le sens de cette phrase : le rêve suit la bouche, c’est-à-dire la nutrition !

En ce soir de Roch Hachana, les séfarades parmi nous feront tout un seder, mangeront de nombreux mets en prononçant des bénédictions. Les achkénazes parmi nous mangeront de la pomme et du miel, en se souhaitant une année aussi douce que le miel aussi pétillante que la pomme.

Nous mangerons de l’interprétation.

Nous sommes libres de l’interprétation de nos rêves, nous sommes libres de l’interprétation de ce que nous mangeons, de ce que nous ingérons, de ce que nous digérons.

Notre tradition va plus loin encore. Nous interprétons les actes.

* * *

Il y a beaucoup de choses que  nous ne comprenons pas, et qui sont peut-être néanmoins d’une sagesse insoupçonnée.

Prenons un exemple tiré euh du baseball américain. Parlons de ce qu’on nomme la « final offer arbitration ». Il s’agit d’une méthode d’arbitrage révolutionnaire.

Vous n’en avez peut-être pas encore entendu parler, et cela viendra surement.

En quoi consiste l’arbitrage « normal »? Chaque partie présente ses demandes et l’arbitre fait un compromis.

En quoi consiste l’arbitrage « offre définitive » ? Chaque partie propose une solution, l’arbitre choisit l’une des deux solutions sans arbitrer, il a l’interdiction formelle de faire un compromis.

Cela semble fou ?

Mais réfléchissez, ce soir aux conséquences sur la dynamique entre les parties, et vous verrez combien ce procédé est subtil.

On appelle la création de ce type de situation du « game ingeneering », de la « création de jeu », et l’un des leaders en la matière est Robert Aumann.

Nous connaissons dans la pratique juive et dans les textes juifs beaucoup de choses « absurdes ».

Dans le talmud par exemple, et dans le passage de Rava Abbayé et Bar Hédia, avec ses deux rabbins qui se laissent prendre au piège. Mais cette histoire nous aide à comprendre que personne n’est à l’abri des influences néfastes.

Dans la Torah bien sûr, avec les colères divines et les comportements étranges de nos patriarches.

Le cadre des fêtes de Tichri, peut aussi poser question. Pourquoi faire de notre premier de l’an un « jour du jugement » pourquoi venir dire des seliHot à la synagogue à 7 heure du matin, et passer une journée à nous priver de nourriture et à être présent à la synagogue ? Ces actes, simplement, « changent la donne », et ne peuvent être compris que par la pratique et par la réflexion.

Les fêtes de Tichri sont une invitation à ouvrir le livre du souvenir et du passé pour faire le tri, réexaminer les actes et les idées de l’année dernière, et à en changer les étiquettes, les interprétations.

Au jour de notre mort dirons-nous : « Oui, ce Roch Hachana là, en 5775, en septembre 2014, j’ai pensé de cette façon, j’ai changé de cette façon, et j’ai raison de le faire. » ?

Pour conclure, je vais nous lancer deux défis.

Le premier est de vous vers moi : Venez me trouver, écrivez-moi, et proposez des objections, proposez des éléments « absurdes » de notre tradition et voyons si nous y trouvons une sagesse cachée.

Le deuxième défi est de moi vers vous, vous trouverez à l’entrée des feuilles avec des versets qui sont la guématria de 5775, prenez-les et essayez de trouver le maximum de « divinations » positives et négatives concernant l’année à venir.

Jouez à être Bar Hédia, et appropriez-vous cette souplesse d’esprit que nous enseigne le Talmud.

Vous trouverez sur cette feuille des expressions dont la valeur numérique représente l’année à venir.

Pourrez-vous les interpréter en bien, et pourquoi pas aussi en mal, comme bar Hédia, et vous faire ainsi mieux connaissance avec la puissance de l’interprétation ?

Le verset suivant caractérisera-t-il selon vous l’année 5775 et de quelle façon : « Ses membres, tout pleins encore de vigueur juvénile, se verront couchés dans la poussière », (job 20 :11) ?

Peut-être préférerez-vous essayer d’interpréter les mots: «  La justice fleurira ensemble » extrait de Isaïe 45 :8

Vous pourrez également en discuter à la table familiale, vos enfants et amis se prendront peut-être au jeu, et je vous invite à partager vos trouvailles en ligne sur le site poursurmelin.wordpress.com.

Nos rêves et nos actes suivent l’interprétation que nous en donnons.

Un rêve non interprété est comme une lettre non lue.

Roch Hachana nous invite à ouvrir notre courrier en retard, nos messages cachés à nous-mêmes, nos rêves, nos souvenirs, nos actes.

Les circonstances ne nous font pas, ce sont nous qui interprétons les circonstances.

C’est ainsi que depuis 3000 ans, malgré les dures réalités de l’histoire, nous, peuple juif, sommes rôdés à gagner les concours de circonstances.

Nous avons eu des circonstances particulièrement difficiles cette année.

C’est pour penser à ce que nous pouvons faire de l’actualité en tant qu’individus en tant que famille et en tant que communauté, qui nous avons besoin de nous réunir.

Que les circonstances concourent à notre bonheur cette année !

Alors entraînons-nous encore un peu, à gagner ensemble, les concours… de circonstance !

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Liens vers ce qui n’a pas pu être dit ici:

http://www.larecherche.fr/savoirs/dossier/a-quoi-sert-interpreter-reves-01-07-2011-78744

http://lemidrash.free.fr/CIEM2005site/dbanon.pdf

Lévinas/ Roch Hachana, tout pour le cours de ce soir…

Sources culture J Roch Hachana

Quizz à refaire après le cours

Ce soir, nous aurons je l’espère une séance à la fois profonde et dynamique. Nous espérons reprendre les sources de Roch Hachana dans la tradition juive, tradition écrite et tradition orale, nous voudrions étudier en Hévrouta un extrait de la première leçon talmudique de Lévinas, avant de tester notre sens logique avec l’étude de l’extrait du talmud qu’il commente. Nous voudrions nous replonger dans quelques chants de seliHot pour agrémenter le tout, et j’espère que vous serez également prêts à faire le point à l’aide du petit quizz que j’ai préparé à votre intention.

Michna, Talmud, pensée juive, réflexions personnelles et meilleur compréhension de ce que nous apprend notre tradition sur les nouveaux départs, le pardon à soi-même et le pardon à autrui…

A tout à l’heure, et à très bientôt également je l’espère pour les seliHot et les offices… (heures et inscriptions aux seliHot ici, attention, c’est parfois à Nation et parfois à Gambetta: http://doodle.com/kgmbt487kbts8b6a)

Quizz à téléchargerquiz levinas roch hachana